Plein les oreilles

Otello

Par Placido Carrerotti | dim 30 Mai 2010 | Imprimer
Lorsque Jon Vickers réenregistre Otello avec les forces de la Philharmonie de Berlin en 1974, près de 15 ans se sont écoulés depuis sa prise de rôle sous la direction de Tullio Serafin en 1961 (1). Au fil des années, le ténor canadien a encore approfondi son intelligence du rôle, d’autant qu’il a pu le roder entre temps à la scène, et notamment à Salzbourg au début des années 70. A 48 ans néanmoins, le chanteur a maintenant ses meilleures années (vocales) derrière lui : le timbre est encore plus nasal et les aigus plus difficiles. Certes, il faut tendre l’oreille pour percevoir certains défauts, mais on est surpris que les ingénieurs du son d’EMI aient pu laisser passer, par exemple, le yodle involontaire sur les derniers mots de « l’Esultate » d’entrée, compte tenu de la réputation de perfection de Karajan. En revanche, le chanteur offre ici l’ut sur « Quella vil cortigiana », note qu’il ne tentait pas dans le studio RCA. Des broutilles face aux immenses qualités interprétatives de Vickers, quasiment insurpassé dans ce rôle même si certains y préféreront Del Monaco, plus animal, voire Domingo, plus latin.
A ses côtés, Mirella Freni est une Desdemona toute en nuances, au timbre magnifique de pureté, et en fusion totale avec l’orchestre. Sans doute galvanisée par son partenaire et par le chef, le soprano italien sort ici de sa traditionnelle placidité, et offre une attention inhabituelle aux mots (sans histrionisme toutefois). Sans doute un de ses plus beaux témoignages discographiques.
De la même génération que Vickers, Peter Glossop campe un Iago tout en nuance, peut-être trop d’ailleurs pour les fans du diabolique Tito Gobbi par exemple. Mais ce parti pris de subtilité est une réussite face à l’Otello complexe de Vickers. La voix est bien conduite, le phrasé parfait, les couleurs variées : seul bémol, un timbre malheureusement un peu passe-partout qui explique peut-être le relatif anonymat du baryton britannique.
Le reste de la distribution alterne un certain luxe (José van Dam et Michel Sénéchal, excellents dans leurs petits rôles respectifs) et des artistes plus contestables : Aldo Bottion en particulier fait penser à Bocelli murmurant devant le micro tandis que la voix de Glossop résonne à ses côtés dans tout le studio.
Mais ce qui fait tout le prix de cet enregistrement, c’est bien sûr la direction d’Herbert von Karajan à la tête de “sa” Philharmonie de Berlin. Dire que le son de l’orchestre est exceptionnel, c’est une évidence. Dire que la maîtrise musicale de Karajan est tout simplement grandiose, c’est encore enfoncer une porte ouverte. Mais on ne se lassera jamais de rappeler que cette perfection n’est jamais au service d’un hédonisme mal venu, mais bien du théâtre. Pas un effet, si recherché soit-il, qui ne concoure au drame. C’est bien là, avant tout, que se trouve le génie unique de Karajan.
Conçue comme « bande son » d’un téléfilm (également disponible DVD et qu’on ne saurait trop recommander aux amateurs de kitsch intégral), le présent enregistrement n’a pas fait l’objet d’une attention particulière pour son édition en CD. Les variations dynamiques mettent les nerfs au supplice, soit qu’il faille augmenter le volume sonore pour entendre toutes les finesses des moments élégiaques, soit qu’il faille au contraire le diminuer au maximum pour éviter l’explosion des tympans. Les effets de spatialisation ne sont pas plus réussis : dans le « trio » Otello, Cassio, Iago de l’acte III, Vickers est ainsi entendu en premier plan alors que ses deux partenaires sont inaudibles dans le lointain : à l’écran pourquoi pas, mais au disque, il aurait été plus utile de mettre Otello d’un côté et les deux autres à l’opposé.
A défaut d’un livret papier, l’album comporte un CD-Rom avec un livret au format PDF et quelques notes sur l’ouvrage (rien sur les interprètes, pas même des photos) ; les plages des CD sont indiquées face au résumé de l’intrigue : pratique, n’est-ce pas ? Surtout si l’on écoute la musique sur son ordinateur ! C’est toujours mieux que le sort réservé à l’enregistrement RCA. En dépit d’une couverture trompeuse reprenant l’album original « Living Stereo », le report en CD ne comporte malheureusement pas l’intégralité de la musique : une partie en a été coupée pour tenir sur deux disques.
 
Placido Carrerotti
 
 

 

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