Cor et désaccord...

Péchés d'opéra : Rossini, salons & horn virtuosi

Par Claire-Marie Caussin | lun 29 Octobre 2018 | Imprimer

« Péchés d’opéra » : voilà un titre alléchant pour le lyricomane, avec son arrière-goût d’interdit et de plaisir coupable. Pourtant, à regarder de plus près la couverture volontairement kitsch de cet album, on découvre bien vite que ce n’est pas la voix, mais le cor qui est mis à l’honneur.

Pour être plus précis, le cor naturel, au timbre si caractéristique, permis par la technique des sons bouchés – mise au point au XVIIIe siècle – et qui en a fait un instrument joué dans les salons. Alessandro Denabian, corniste réputé, se propose ici d’en ressusciter les pages les plus lyriques du XIXème siècle.

Cet enregistrement repose sans conteste sur un projet prometteur et exigeant : mettre à l’honneur un instrument rare, reconstituer l’atmosphère d’un salon, souligner l’influence de l’opéra à l’ère Romantique (y compris dans les pièces instrumentales), rendre hommage aux grands cornistes de l’époque… L’album est d’ailleurs sous-titré : « Rossini, Salons & Horn virtuosi ». On ne peut nier que ce soit intéressant, d’autant plus qu’un livret extrêmement riche l’accompagne ; mais avec tous ces fils conducteurs, on s’y perd un peu.

Alessandro Denabian est rejoint dans cette aventure par la mezzo-soprano Lucia Cirillo et par Francesca Bacchetta au pianoforte, alternant ainsi les duos et les trios. Malheureusement pour l’amateur de belles voix, ce sont les pages instrumentales qui se révèlent les plus réussies.

C’est en effet chez le corniste que l’on trouve le plus de lyrisme, de nuances et de vocalité. Le musicien fait preuve de toutes les qualités recherchées chez un chanteur – le souffle, le phrasé, la ligne – et le cor semble même doué de parole. L’instrument dialogue avec la voix dans « Fuis, laisse-moi » de Donizetti (dans un arrangement de Gallay), faisant preuve d’une éloquence évidente. Les ornements et les passages virtuoses sont réalisés avec maîtrise, servis par un sens aigu du temps fort et du contraste, notamment dans le « Pot-Pourri sopra vari motivi dell’Opera il Pirata » de Belloli et la « Fantaisie sur les airs de l’Agnese et de la Molinara » de Puzzi.

Francesca Bacchetta se révèle une pianiste de choix dans ce programme, alternant élégance et puissance dans ses moments solistes (notamment dans la très réussie « Fantaisie pour piano et cor sur des thèmes de l’Opéra Otello de Rossini » de Clapisson). On regrette cependant que le pianoforte soit si effacé lorsque la voix est présente.

La prise de son introduit en effet un déséquilibre regrettable entre les trois musiciens : la mezzo-soprano apparaît beaucoup trop au-dessus de ses collègues, tristement relégués au second plan. C’est d’autant plus dommage que Lucia Cirillo déçoit. La voix est belle, sans aucun doute ; mais elle n’obéit pas aux codes du bel canto. Certaines notes prises par en-dessous, une respiration sonore, un vibrato irrégulier, des intervalles et des vocalises chantés sans souplesse, un manque de nuances nous éloignent terriblement de l’esthétique belcantiste, qui constitue pourtant le cœur de cet album. La reprise du célébrissime « Una furtiva lagrima » de Donizetti, emprunté à L’Elixir d’amour, en est une preuve frappante : le tempo trop rapide, la phrase qui se déroule sans une vraie ligne, l’absence de nuances… On est bien loin de la plainte amoureuse de Nemorino ! Lucia Cirillo faisait pourtant preuve d’une belle expressivité dans « L’amor funesto », du même Donizetti. Ce n’est pas tant la voix de la mezzo-soprano que ses choix d’interprétation qui sont en cause ; pour un album consacré aux grandes figures de l’opéra belcantiste, c’est regrettable.

Cet enregistrement intéressera donc les curieux, ravira les amateurs de cor, mais ennuiera un peu les lyricomanes à la recherche de vocalité. Reste à saluer le beau projet d’Alessandro Denabian, qui met en lumière avec talent un répertoire méconnu et un instrument trop peu souvent soliste au disque.

 

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