Péché de gourmandise

Streams of pleasure

Par Bernard Schreuders | ven 04 Novembre 2011 | Imprimer
 
La pléthore de récitals Haendel commence sérieusement à vous lasser et c’est la mine dubitative que vous découvrez la note maximale décernée à ce nouvel enregistrement. Celui-ci mérite pourtant que vous lui réserviez un bon accueil, et ce au moins pour trois raisons. D’abord, il ignore l’opéra pour explorer uniquement les oratorios de la dernière période (1744-1750), option originale et peu défendue au disque. Ensuite, il comprend pour moitié des duos, exercice là encore plutôt rare et dont les réussites se comptent sur les doigts de la main (Piau/Mingardo, Joshua/Connolly). Enfin, cet album consacre précisément l’accord parfait, miraculeux, de deux voix enivrantes et que l’on quitte avec regret, comme on remet, à contre cœur, le couvercle sur un pot de confiture, des lèvres ourlées de fraises trahissant notre gourmandise. La comparaison peut sembler triviale, mais combien d’éloges n’empruntent pas au registre des saveurs et des textures pour louer, qui un timbre crémeux (souvenez-vous du « Madame double crème » dont Solti gratifiait Renée Fleming – ne surnomme-t-on pas d’ailleurs, ici ou là, Karina Gauvin « la Renée Fleming du baroque » ?), qui un soprano fruité, pulpeux ? Marie-Nicole Lemieux et Karina Gauvin nous plongent dans un plaisir dionysiaque et charnel qui confisque nos sens, émousse notre sens critique et nous incline à l’indulgence. Cette « radieuse fusion », pour reprendre l’expression d’Olivier Rouvière à propos du final du duo d’amour de Solomon (« Welcome as the dawn of day »), demeure exceptionnelle et n’a pas de prix.
Il en va parfois des voix comme des physiques avantageux, pour ne pas dire des poitrines plantureuses (suivez notre regard ou plutôt celui des photographes de Naïve): certains appâts frisent l’attentat à la pudeur. Comment croire au transport mystique de ces futurs martyrs (Didymus et Theodora) alors qu’ils se lancent dans un duo outrageusement voluptueux (« To thee, thou glorious son of Worth ») ? Aucune provocation, aucune coquetterie ne peut leur être reprochée. La Nature seule, prodigue et malicieuse, érotise la rencontre de leurs organes veloutés et gorgés de sève. De fait, Marie-Nicole Lemieux et Karina Gauvin ne se complaisent jamais dans le beau son, elles répondent même immédiatement à l’appel du théâtre – intense, impérieuse lamentation des Israélites pleurant leur chef (« From this dread scene », Judas Maccabaeus). Bien qu’il lui suffise de quelques mesures, à la faveur d’une section B fortement contrastée (« Fury with red sparkling eyes », Alexander Balus), pour dévoiler des trésors de sensibilité, le contralto est surtout amené à décocher les traits de la rage ou à laisser libre cours à sa gaieté naturelle dans un programme où la prière d’Irène fait figure d’exception (« As rosy steps the morn », Theodora). Dans cette aria di paragone extraordinairement suggestive, Marie-Nicole Lemieux nous inonde de sa lumière, sans doute moins habitée qu’une Lorraine Hunt-Lieberson, elle incarne la force tranquille, enveloppante et maternelle.
Karina Gauvin a davantage l’occasion de s’épancher et de nous étreindre, en particulier dans le bouleversant cri d’amour de la prostituée qui préfère céder le fruit de ses entrailles à sa rivale que de le voir périr sous le glaive de Salomon (« Can I see my infant gor’d »), mais aussi dans la pathétique déploration en ut mineur d’Iole (« My father », Hercule) revivant la mort de son père. La vérité de ces portraits, si difficile à traduire une fois qu’ils sont arrachés à leur contexte pour être joués en studio, force l’admiration, d’autant que la chanteuse ne peut compter que sur elle-même. Alors qu’il soigne les coloris de son Complesso Barocco et fournit quelques louables efforts de caractérisation, notamment pour évoquer les progrès de l’aurore sur les ombres de la nuit dans l’imploration d’Irène ou encore l’atmosphère adoucie, sinon tendre qui accompagne le rapprochement de Cyrus et Nitocris dans Belshazzar (« Great Victor, at your feet I bow »), Alan Curtis fait la sourde oreille dès que l’urgence dramatique réclame un chef et une vision. Karina Gauvin ne s’épanouit pas vraiment dans la démonstration virtuose: nous avons connu des vocalises plus rapides et incisives et, surtout, une imagination autrement féconde dans l’air de la Francesina « Prophetic raptures swell my breast » (Joseph and his brethren). Sans surprise, la frivolité n’inspire pas davantage cette musicienne brillante et exigeante (« Crystal stream », Susanna). Mais une fois encore, la pure beauté du geste vocal suffit à nous griser et le léger défaut d’audace, de fioritures qui affecte ces deux plages de luxe et de volupté ne dépare guère l’ensemble. Osez la gourmandise, goûtez l’ambroisie !
 
Sur Qobuz :
Handel : Streams of pleasure | Georg Friedrich Händel par Marie-Nicole Lemieux
 

 
 

 

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