La nuit lui va si bien

Nuits

Par Laurent Bury | mer 08 Avril 2020 | Imprimer

Oubliez le prétexte nocturne, malgré les efforts du programme qui prétend offrir quatre images de la nuit. Tout ce qui compte ici, c’est l’union de la voix et des instruments dans un programme qui leur convient idéalement. Un programme qui recoupe celui de certain concert vénitien, mais sans s’y superposer exactement.

A l’automne dernier, le Palazzetto Bru Zane avait permis à Véronique Gens d’interpréter un bouquet de mélodies, soutenue par le quintette I Giardini. Par rapport aux morceaux joués ou chantés à cette occasion, le disque enregistré peu auparavant apporte un supplément vocal – le célébrissime « Après un rêve » de Fauré – et un supplément instrumental, La Lugubre Gondole de Liszt, mais dans une version pour violoncelle et piano, et non pour piano seul. Il faut préciser que ce disque est à 90% composé de transcriptions dues au directeur artistique du Centre de musique romantique française, Alexandre Dratwicki en personne. A l’exception de l’extrait du Quintette de Widor, de La Chanson perpétuelle de Chausson et du « Nocturne » de Lekeu, tous les morceaux ont donc fait l’objet d’un arrangement spécifique pour permettre aux Giardini de déployer les sonorités caressantes du quatuor à cordes, rehaussées par le toucher délicat du pianiste. On savourera leur art autant dans les brumes symbolistes (Chausson, Lekeu) que dans les mélismes pseudo-orientaux d’un exotisme raffiné (La Tombelle, Saint-Saëns).

Un regret tout de même : si la diversité de l’assemblage se justifie au concert, où il faut soutenir l’attention du public, pourquoi ne pas avoir profité des séances d’enregistrement pour graver l’intégralité des Quatre poèmes d’après l’Intermezzo de Heinrich Heine (1899) de Ropartz ? Si réussie que soit la transcription de l’une des Nuits d’été de Berlioz et si adéquate qu’en soit l’interprétation, était-il indispensable de l’immortaliser ainsi, surtout isolée du reste du recueil ? Quant aux trois dernières pièces, fort séduisantes au demeurant, on peut aussi se demander si elles ne trouveraient pas mieux leur place dans un hommage à l’opérette et à la chanson de la première moitié du XXe siècle.

Heureusement, l’immense talent de la soprano permet d’oublier ces réserves pour goûter toutes les beautés qu’elle dispense dans ce disque. Véronique Gens prouve une fois encore combien elle sait sculpter la ligne et magnifier le verbe, même quand les poèmes mis en musique ne relèvent pas de la plus haute littérature (à noter que Lekeu et Saint-Saëns sont les auteurs de leurs propres textes, et que Ropartz a lui-même traduit Heine pour ses Quatre poèmes). Les couleurs dont la soprano pare sa voix conviennent bien à ces œuvres qui cultivent le recueillement et le mystère, sans exclure toutefois la lumière qu’y apporte le clair de lune. Et quand la gaieté s’impose, comme dans le délicieux « J’ai deux amants » de Messager, ou déjà dans « L’île inconnue » de Berlioz, Véronique Gens montre qu’elle n’est pas inéluctablement vouée à la tragédie, malgré quatre disques fameux. Tant mieux si le Palazzetto Bru Zane a choisi de l’inciter à révéler d’autres facettes de son talent, et l’on avoue attendre avec impatience O mon bel inconnu à paraître prochainement, couplé avec L’Ile du rêve, diptyque Reynaldo Hahn où elle devrait nous étonner dans le rôle d’Antoinette Aubertin, épouse de chapelier tourmentée par le démon de midi…

 

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