Ne soyons pas vache avec Kiri

The Classics Album

Par Sylvain Fort | mer 23 Avril 2014 | Imprimer
 
Kiri Te Kanawa a eu soixante-dix ans en mars dernier. Elle avait fait ses véritables adieux à l’opéra avec d’ultimes Maréchales à Cologne. Sensiblement amaigrie, sa voix n’avait rien perdu de son singulier frémissement ; la chanteuse portait glorieusement les ans.
Ses apparitions désormais sont calculées : parenthèse dans La Fille du Régiment en Krakentorp, amusement en Nellie Melba dans Downton Abbey (un « O mio babbino caro » stridulent), rares récitals, un disque de chants maoris. La pédagogie et l’aide aux jeunes artistes ont pris le relais.
En six disques, DECCA rappelle ce que fut cette artiste : tout simplement la reine de l’art lyrique pendant une bonne vingtaine d’années, de ses débuts fracassants au Covent Garden en Comtesse des Noces jusqu’à la célébration grandiose de ses cinquante ans au Royal Albert Hall en 1994. Suprématie attestée par son Elvira dans le Don Giovanni de Joseph Losey en 1979, son interprétation de « Let the bright Seraphim » au mariage de Charles et Diana en 1981 (coiffée d’une toque bleue électrique du plus bel effet), ou l’enregistrement de West Side Story sous la baguette de Bernstein himself en 1984, ou par sa Desdémone aux côtés de l’Otello de Pavarotti, sorte de hapax discographique.
Et avec cela, belle. Apprêtée toujours comme si le Président des Etats-Unis allait sonner à la porte. Le méchage auburn façon Sue Ellen associé à des mises en pli impeccables qui n’eurent de rival qu’en Samuel Ramey.
Etonnant comme tout cela a vite périclité. Demandez à n’importe quel amateur aujourd’hui quelles chanteuses il retient des années 70 à 90 : il est peu probable que Kiri Te Kanawa figure sans la liste. Julia Varady (née en 1941), Teresa Berganza (née en 1935), Grace Bumbry (née en 1937), Lucia Popp (née en 1939), Ileana Cotrubas (née en 1939), Margaret Price (née en 1941), Jessye Norman (née en 1945), pour ne citer que quelques-unes de ses contemporaines immédiates, auront conquis nos cœurs plus sûrement, et occupent aujourd’hui un rang élevé dans nos références, alors que leur présence médiatique et discographique fut bien moindre que celle de Dame Kiri.
Pourquoi ? Le présent coffret se charge de nous offrir la réponse. Pour la résumer en un trait, disons qu’on ne fait plus de musique ainsi. Et qu’en un sens, la période pendant laquelle on en fit ainsi fut assez brève. L’approche qui prévaut ici est celle d’un hédonisme sonore de tous les instants. Les enregistrements furent réalisés dans les années 80, à l’exception des lieder de Strauss, enregistrés en 1990. On y entend une recherche constante du bien-chanter, de la ligne propre, chatoyante, d’une sorte de satin vocal qui surprend par sa permanence : ce n’est pas simplement une technique, c’est un style ; ce n’est pas simplement un style, c’est une esthétique.
Car les orchestres sont à l’avenant – rutilantes machines aux mille reflets. On se love dans ce son avec un frisson d’aise. Aucune aspérité ne viendra troubler ce confort – qui bientôt devient un ennui. Proximité sidérante, avec le recul, entre cette esthétique et l’émergence dans ces mêmes années 80 d’un rock synthétique polissant ses sonorités. Il semble qu’en ce temps-là, on considéra que le progrès naissait de l’uniformité. Hé bien, non, c’est bel et bien l’ennui qui en naît – hélas.
Le disque consacré aux airs sacrés est presque renversant de ce point de vue. Je ne me souvenais plus qu’on ait pu enregistrer de manière aussi léchée et dévitalisée. L’English Chamber Orchestra sonne comme un harmonium électrique. La voix de Kiri est lisse et douce et fleurie comme une toile cirée.
Les airs d’opéra et les airs de Mozart passent et se ressemblent d’une manière préoccupante. Jamais un accent pour les singulariser. C’est bel et bien toujours « Kiri chante… » - nom du compositeur ajouté à la demande.
De là le naufrage du disque 4, consacré à la mélodie, Purcell côtoyant Liszt et Ravel mais aussi Granados dans une indifférence complète. Trop de glamour tue le glamour.
Ce qui survit à cela, ce sont les Canteloube : la rusticité délibérée de l’orchestration contraste heureusement avec cette voix si sophistiquée et disciplinée. Et ce sont, surtout, les Strauss : les Quatre derniers lieder et des mélodies avec Solti dirigeant les Wiener Philharmoniker puis se mettant au piano (quel luxe). Evidemment parce que tout ce qui fait l’art de Te Kanawa trouve là son plein régime et son meilleur emploi, mais aussi parce que Solti est le seul à pouvoir lui offrir une sonorité opulente sans être chiquée, somptueuse mais substantielle, animée, vivante. Alors la voix de la chanteuse s’insère naturellement dans un bain sonore qui l’enveloppe et pour ainsi dire l’exhausse, faisant d’elle le premier instrument d’un orchestre superlatif. On ne peut s’empêcher du reste de noter qu’à ce même élément sonore constitué par Solti, Renée Fleming offrira une réponse autrement riche et caractérisée.
La vocalité de Kiri Te Kanawa restera comme l’artiste-témoin de l’espèce de sidération jouissante provoquée par l’irruption de la stéréophonie et l’apogée de l’ingénieur du son comme confectionneur en chef de la musique enregistrée. Cela ne diminue en rien l’impressionnante qualité de sa voix, la discipline absolue de son chant et l’éclat d’une carrière hors-norme ; mais cela les remet en perspective.
 

 

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