L'un des plus beaux des Monteverdi ?

Monteverdi - Madrigals Book 8, Madrigali guerrieri e amorosi

Par Yvan Beuvard | jeu 27 Juillet 2017 | Imprimer

Depuis Edwin Loehrer et sa Societa cameristica di Lugano (1961-1966), auxquels revient l’immense mérite d’avoir activé la redécouverte de Monteverdi, tous les grands interprètes s’y sont frottés. Pas moins d’une dizaine de versions sont actuellement disponibles. On commence donc par s’interroger sur l’utilité d’une nouvelle. Faut-il préférer une affiche de chanteurs réputés, réunis pour la circonstance par une direction généralement inspirée, ou un ensemble permanent, constitué de longue date, qui vit moins par chacune des personnalités individuelles que par leur union au service de l’œuvre madrigalesque de Monteverdi ?  Ce coffret  abonde la seconde option. Voix et instruments, au service d’une direction magistrale, sont exemplaires. L’ensemble tourne avec une cohésion rare, participant depuis le début à un projet mobilisateur. Tous sont italiens, pénétrés du texte qu’ils chantent, et maîtrisent extraordinairement le débit le plus rapide des passages en stile concitato. Marco Longhini  s’appuie évidemment sur tous les travaux et réalisations de ses prédécesseurs.  Sa longue et assidue fréquentation de Monteverdi,  dont il achève avec cette livraison l’intégrale des madrigaux, est le gage d’une connaissance intime, approfondie, de son oeuvre. Il convoque un ensemble vocal de neuf chanteurs, une basse continue, un ensemble de violes de gambe et un autre de cordes baroques auquel il joint une flûte et des percussions.

Couronnement, aboutissement de l’œuvre madrigalesque, le huitième livre, achevé en 1636 mais publié seulement en 1638 par Vincenti, constitue la clé de la compréhension de cette musique si proche et si lointaine à la fois. La préface centrée sur le principe de l’imitation est connue. Le sentiment est le sujet de toute musique, et « l’imitation de la nature doit se conformer à l’imitation des passions humaines » (Schrade). Apogée de la seconda prattica où l’univers dramatique issu de la déclamation monodique envahit le vieux madrigal, c’est aussi le style concitato, qui ajoute les sentiments belliqueux et colérique à la large palette expressive traditionnelle (« molle » et « temperato »). Mais on trouve aussi  une variété de formations, toutes appropriées au sens du texte illustré, à travers une organisation interne très rigoureuse. La première partie Madrigali guerrieri est suivie du Combattimento di Tancredi e Clorinda, le Ballo delle Ninfe lui succédant, avant que les Madrigali amorosi prennent le relais, le Ballo delle ingrate fermant le recueil.  

Le ton est donné dès la brève sinfonia d’introduction : le contraste accusé entre les quatre premières mesures et le ternaire très enlevé qui suit surprend et attise l’attention. La souplesse, les couleurs seront des constantes de cette version. Ainsi la dimension spectaculaire et le relief du vaste « Altri canti d’Amor », ainsi, le début, retenu, homophone, mystérieux, immobile de « Hor ch’el ciel e la terra », puis les attentes émues qui suivent, les figuralismes prenant tout leur sens, les traits virtuoses et diminutions conduits avec naturel et maestria, jamais l’intérêt ne faiblit. Le « Gira il nemico insidioso » se signale tout particulièrement par cette articulation parfaite, extrêmement rapide, du texte dans les passages requis, tout comme la suspension des « sei morto », puis de la vivacité, de l’allant donné à chaque tableau. Chaque chanteur s’y révèle exemplaire et les instruments atteignent une réelle perfection : on est emporté par le propos et fasciné par la splendeur de l’ensemble.

Intensément dramatique, destiné à la représentation, le Combat de Tancrède et Clorinde (d’après la Jérusalem délivrée, du Tasse) met en scène les deux protagonistes et Testo, le récitant. L’histoire est connue maintenant de tous les amateurs de musique baroque. Face à Skip Sempé, Gabriel Garrido, et surtout Rinaldo Alessandrini, comment situer cette version ? L’intelligence du texte est manifeste, Marco Longhini aligne un contre-ténor, un baryton et une basse, le Testo. Ce dernier, Walter Testolin, fait un excellent narrateur, laissant le chant orné, puissamment expressif aux deux héros. La voix est sonore, bien timbrée, d’une souplesse et d’une articulation exemplaires. Opportunément, pour souligner le caractère autonome de ce drame, Marco Longhini – comme l’avaient fait Garrido et Alessandrini - l’introduit par une sinfonia de Biago Marini. Il en ira de même pour  le Ballo delle Ingrate, et pour la fin du Ballo delle Ninfe dell’Istrio. C’est un drame qui se joue sous nos yeux, et tout concourt à nous tenir en haleine, comme si nous ignorions l’issue du combat. L’orchestre est somptueux, d’une dynamique intense, tout comme les couleurs. Il y fait preuve d’une indépendance étonnante, soulignant  intensément les nombreux figuralismes. Certainement la version la plus vigoureuse, spectaculaire et émouvante jamais entendue. Marco Scavazza (Tancredi) et Alessandro Carmignani (Clorinde) sont admirables par la conduite d’un chant dont la subtile ornementation ultra virtuose contribue à l’expression.

Les Balli concluant chacune des parties sont des plus convaincants : stylistiquement, qu’il s’agisse des lignes instrumentales comme vocales, c’est un autre univers que nous ouvre Monteverdi, auquel  participe pleinement toute la dimension chorégraphique.

Chaque pièce appellerait un commentaire spécifique, tant la richesse de la palette expressive est grande. Retenons simplement les deux madrigaux alla francese : « Dolcissimo uscignolo » et « Chi vol haver felice », tous deux à cinq voix et basse continue. Marco Longhini fait le choix d’en confier la partie supérieure à Alessandro Carmignani, et les autres comme la basse continue à un ensemble de violes  de gambe, avec théorbe et positif (pour le second). Le caractère pastoral, la fraîcheur sont ainsi renforcés.

Signalons aussi le respect absolu de l’ordre des pièces du recueil, alors que d’autres, pour des raisons de minutage, sans doute, regroupent sur un même CD les madrigaux dramatiques, les privant ainsi de leur fonction architectonique.

Ce coffret, en tous points admirable, renouvelle la discographie de ces chefs-d’œuvre et appelle deux questions. Pourquoi l’éditeur a-t-il conservé ces enregistrements si longtemps avant de les publier ? Et pourquoi réserve-t-il le livret aux seuls anglophones ? On imagine difficilement qu’il ait pu douter de l’audience qu’il mérite.

 

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