Manfrino, sphynx étonnant

Récital Massenet

Par Laurent Bury | lun 20 Février 2012 | Imprimer


 
      
 



Malgré le bicentenaire de sa mort, bien peu de grands chanteurs français semblent s’intéresser à Massenet, et l’on remerciera donc Nathalie Manfrino d’honorer au disque un compositeur qu’elle a déjà beaucoup chanté en scène. Elle offre ici un très beau programme, émaillé de raretés, où deux plages jouent néanmoins les intruses et relèvent de la concession aux désirs supposés du public : la très célèbre Elégie a-t-elle vraiment sa place dans un disque d’airs d’opéra ? Non qu’elle ne soit pas fort bien chantée, mais là n’est pas la question ; même s’il faut reconnaître que l’humeur s’en accorde parfaitement avec les numéros qui l’encadrent, on aurait préféré l’entendre sur un disque réservé à l’univers de la mélodie. Et même si la soprano se sent frustrée de ne pouvoir chanter avec l’orchestre lorsqu’elle participe à des représentations de Thaïs, fallait-il enregistrer le bizarroïde Ave Maria que Massenet dut arranger pour capitaliser sur le succès de la « Méditation » ? La chanteuse y déploie de fort beaux graves, mais c’est ici l’inspiration du compositeur qui est en doute.
 
On pourrait aussi s’interroger sur les différents profils vocaux ici réunis : Massenet n’a pas écrit tous ces airs pour la même interprète, cela va de soi, et il n’y avait sans doute pas grand-chose en commun entre la colorature Sibyl Sanderson, pour qui furent écrits Esclarmonde et Thaïs, et qui reprit Manon avec succès, et la wagnérienne Lucienne Bréval, créatrice de Grisélidis et d’Ariane. Il appartient dès lors à l’interprète de s’accommoder de ces différentes rôles et de plier sa voix à leurs exigences variées. Comme le souligne Michel Plasson, dont la direction très lente a le mérite de mettre en valeur des détails instrumentaux comme le crissement des cordes dans Grisélidis, « Il faut changer constamment de tessiture, c’est en particulier ce qui rend l’exercice difficile ». Si l’exercice s’avère assez réussi, le plus convaincant n’est peut-être pas là où on l’attend.
 
Le médium possède une belle fermeté, le grave est nourri, et il semble que Nathalie Manfrino ait beaucoup écouté Régine Crespin, tant la diction renoue avec une certaine clarté qu’on croyait à jamais perdue dans l’école de chant français. Le problème vient plutôt des aigus forte, affectés non plus d’un simple vibratello, comme remarqué en 2008 pour l’album French Heroines, mais d’un vibrato très large qui passe sans doute à la scène, dans le feu de l’action, mais qui gâte les premières plages du disque. Les extraits les plus satisfaisants sont donc ceux qui n’obligent pas la chanteuse à se départir d’une certaine douceur, ou ceux qui semblent a priori inscrits dans une tessiture plus centrale.
 
Le programme ne reflète pas ce que Nathalie Manfrino chante ou a chanté, mais plutôt ce qu’elle pourrait chanter dans les années à venir. Le rôle de Chimène est généralement confié à des voix plus graves, et celui de Cléopâtre, même s’il fut modifié à la création pour être chanté par une soprano, était à l’origine destiné au contralto de Lucy Arbell. Avec leur tessiture plus centrale, ces airs s’avèrent paradoxalement les plus admirables, puisque la question de l’aigu ne s’y pose pas. Le sublime air d’Ariane vient conclure en beauté ce récital, portrait d’une artiste en pleine évolution.
 Massenet
Méditations
 
Nathalie Manfrino
soprano
  
 « Rêve infini ! Divine extase ! » (La Vierge, 1880)
« O mes sœurs » (Marie-Magdeleine, 1873)
Ave Maria (1894)
« Celui dont la parole… Il est doux », « Charme des jours passés » (Hérodiade, 1881)
 « Demain je partirai » (Sapho, 1897)
« La mer ! et sur les flots toujours bleus » (Grisélidis, 1901)
Elégie (1881)
« Roland ! Comme ce nom me trouble », « Regarde-les, ces yeux » (Esclarmonde, 1889)
« Oui, l’heure est venue… De ma douleur que la mort me délivre » (Le Roi de Lahore, 1877)
« Ah, mon cousin ! … Je suis encor tout étourdie », « Allons, il le faut !... Adieu notre petite table » (Manon, 1884)
« J’ai versé le poison » (Cléopâtre, 1914)
« De cet affreux combat… Pleurez, pleurez, mes yeux » (Le Cid, 1885)
« C’était si beau » (Ariane, 1906)
 
Orchestre Philharmonique de Monte-Carlo
 
Direction musicale
Michel Plasson
 
Enregistré à l’Auditorium Rainier III, Monte Carlo,septembre 2011
 
1 CD Decca 476 4823 – 74’16
 
 

 

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