Le chocolat ressuscité

Maître Péronilla

Par Julien Marion | lun 17 Février 2020 | Imprimer

A l’occasion de la parution récente d’un enregistrement du « Faust originel » de Gounod, on saluait dans ces colonnes l’œuvre « de salubrité publique » conduite depuis plusieurs années par la Fondation du Palazzetto Bru Zane en faveur du répertoire lyrique français. Cet enregistrement intégral du Maître Péronilla d’Offenbach en offre une nouvelle et éclatante démonstration. Après une Périchole (certes mutilée) confiée à la baguette amoureuse et experte de Marc Minkowski, l’équipe du Palazzetto Bru Zane prolonge les festivités du bicentenaire Offenbach en réhabilitant une œuvre de sa maturité. Maître Péronilla, opéra bouffe en trois actes, fut en effet créé aux Bouffes Parisiens en mars 1878, deux ans et demi avant la mort du compositeur, la même année que Madame Favart ou la deuxième version des Brigands.

Hormis une confidentielle publication de l’ORTF captée en 1970, indisponible depuis des lustres, l’œuvre n’avait jusqu’ici jamais eu les honneurs du disque. Est-ce à dire qu’elle n’en valait pas la peine ? Assurément non, bien au contraire. La musique est celle du meilleur Offenbach, inspirée d’un bout à l’autre de la partition, tour à tour enjouée, rêveuse, légère et bondissante. Offenbach situe l’action (passablement complexe, on y reviendra) en Espagne, ce qui lui permet de donner libre cours à son goût très prononcé pour ces espagnolades qui jalonnent son œuvre, comme le rappelle l’article passionnant de Jean-Claude Yon qui figure dans le livre-disque toujours aussi soigné. Boléros, malagueñas et séguedilles stimulent son imagination musicale, on le vérifie une fois encore.

D’où vient, dès lors, que Maître Péronilla n’ait pas accédé à la postérité que sa partition aurait du lui garantir ? Principalement, selon nous, à deux facteurs. Le livret en est vraisemblablement la première cause. Attribué, lors de la création, à un certain « Monsieur X », il est l’œuvre du compositeur lui-même. Offenbach, pris par le temps (1878 ne fut pas, pour lui, une année faste) et n’arrivant pas à s’accorder avec ses librettistes habituels, dut se résoudre à écrire lui-même le livret de sa nouvelle composition. Ce n’est pas faire injure au talent du maître que de reconnaître que cet exercice ne le trouve pas à son meilleur. Plus d’une fois on regrette la vivacité d’esprit et les traits de plume de Meilhac ou Halévy, pour ne citer que les deux plus fameux acolytes. Toujours est-il que le livret ne contribue pas à faire gagner en lisibilité une intrigue au départ assez complexe. Celle-ci, assez touffue, tourne autour d’un double mariage empêché in extremis à force d’intrigues et de rebondissements. Tout ceci mobilise pas moins d’une petite vingtaine de personnages, ce qui constitue, sans doute, la deuxième explication au relatif désamour qu’a rencontré l’œuvre : difficile en effet, hier comme aujourd’hui, de monter dans de bonnes conditions un ouvrage à la distribution aussi pléthorique.

On en accueille avec d’autant plus de plaisir et de reconnaissance cette publication, qui vient donc combler une des nombreuses lacunes de la discographie offenbachienne (on renverra sur ce sujet à l’article publié dans ces colonnes en janvier 2019). Mais l’intérêt de la présente sortie ne réside pas uniquement dans son apport relatif à la connaissance de l’œuvre d’Offenbach. Une importante lacune est comblée, certes, et c’est déjà beaucoup. Mais elle l’est, au surplus, de la plus belle des manières. Le soin mis à cette réalisation n’appelle, en effet, que des éloges.

Avant de passer en revue les prestations individuelles, ce qui frappe en premier lieu, c’est la justesse du ton, ce fameux ton offenbachien, qui doit mêler légèreté, causticité, sens du rythme bondissant et tendresse méditative, tout en bannissant la moindre lourdeur. Cet équilibre, très subtil, n’est pas à la portée de tous, et bien des grands noms sont passés à côté : que l’on n’y prenne garde, et l’interprétation d’Offenbach peut vite verser dans l’hystérie superficielle ou la lourdeur pesante. Rien de tout cela ici, et l’équilibre, quasi miraculeux, est préservé d’un bout à l’autre de l’œuvre.

Le chef et l’orchestre y apportent une contribution décisive : la battue de Markus Poschner, constamment vive et alerte, idéalement transparente, sert magnifiquement la partition. Le sens du rythme n’est jamais pris en défaut, ce qui s’avère bienvenu dans cette œuvre où les hispanismes abondent. L’Orchestre national de France se prête avec délectation à l’exercice, et valorise les textures subtiles de l’orchestration, qui montre Offenbach à son meilleur. Le chœur de Radio France n’est pas en reste, tout juste pourrait-on lui reprocher ça et là une intonation un peu défaillante.

La distribution intégralement francophone est pour beaucoup dans la réussite de cette entreprise : dialogues et parties chantées sont parfaitement intelligibles. Mieux : les (nombreux) solistes réunis pour l’occasion parviennent à faire vivre dramatiquement l’action, en dépit des faiblesses de l’intrigue. Cela joue, cela vibre, cela crie, cela vit, bref : on est au théâtre, et cela compte beaucoup. L’enregistrement a eu lieu en marge de représentations (au Théâtre des Champs-Elysées), et cela s’entend.

On retrouve dans la distribution certains habitués des publications du Palazzetto Bru Zane, comme Tassis Christoyannis, au baryton toujours aussi souple, ici Ripardos au style impeccable. Sa Chanson militaire du dernier acte montre quel Boum il pourrait être… Véronique Gens campe une Léona très grande dame, mais capable de se déboutonner quand l’action l’exige, pour notre plus grand bonheur (la Ballade de la belle espagnole, les cris qui ouvrent le finale du 1er acte…). Antoinette Dennefeld emporte l’adhésion en Frimouskino juvénile et conquérant (ébouriffant rondeau au deuxième acte), et sa jeune voix de mezzo est riche de belles promesses, tout comme celle d’Anaïs Constans, adorable autant qu’espiègle en Manoëla. Maître Péronilla trouve en Eric Huchet un interprète familier du répertoire offenbachien, où il excelle, rendant justice à ce personnage satisfait mais finalement attachant. Ses couplets du chocolat sont irrésistibles. Chantal Santon-Jeffery s’insère à merveille dans cet ensemble, et campe un Alvarès (autre rôle travesti) fougueux à souhait. Aucun des autres chanteurs de cette plantureuse distribution ne dépare l’ensemble, et l’on s’en veut de ne pas tous les citer. Une fois encore, on vérifie que la somme vaut plus que la simple addition des parties.

Les motifs de satisfaction, on l’aura compris, ne manquent pas, à l’écoute de ce Maître Péronilla. Il y a d’abord la jubilation, presque enfantine, que procure la découverte d’un opus jusque là inconnu du grand Jacques. S’y ajoute le bonheur de retrouver, intact et scintillant, l’esprit d’Offenbach, si bien servi par les forces vives du chant français : la ressource existe donc pour servir comme il le mérite ce répertoire. Il suffit donc de lui en offrir l’occasion. C’est ce que fait le Palazzetto Bru Zane, que l'on encourage donc à persévérer dans cette noble et exaltante mission : il reste tant à faire !

 

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