L’extase et la douleur

Lux Perpetua

Par Camille De Rijck | ven 02 Mars 2012 | Imprimer
 
Les ateliers de Maistre Petrus Alamiré, à Amsterdam, produisirent parmi les derniers et les plus beaux manuscrits enluminés d’Occident. Parmi eux, un recueil de quinze messes de grands compositeurs du XVe siècle commandé par Pompeius Occo, où figure le présent Requiem. Quatre autres sources nous l’ont fait parvenir, si bien qu’on ne sait plus très bien s’il est d’Antoine de Févin (1470 ?-1512 ?) ou d’Anthonius Divitis* (1470 ?-1530 ?) qui dans les années 1510 furent, l’un, maître de chant à la chapelle d’Anne de Bretagne, et l’autre chantre de Louis XII – c’est-à-dire membres d’un même cercle de musiciens de cour.
 
Ceux que tant d’érudition n’aura pas assommés se souviendront peut-être que dans ces mêmes pages nous chroniquions récemment un « Requiem d’Anne de Bretagne » que Denis Raisin Dadre n’hésitait pas, lui, à attribuer à Antoine de Févin, pourtant vraisemblablement déjà mort lors du décès de la grande Anne (voir recension). Chacun ses conjectures. Mais le fait est que c’est le même Requiem que nous proposent Marcel Pérès et Denis Raisin Dadre, à quelques variantes d’instrumentation et d’ornementation près.
 
Ce qui aurait pu être regrettable doublon devient quête de la quintessence, car les deux interprétations obéissent à une vision très différente de la musique de ce XVe siècle français.
 
Où Raisin Dadre favorisait une grande retenue, une sorte de pudeur altière, cherchant un certain hiératisme, pierre et marbre ciselés, polissage raffiné de la matière sonore, Marcel Pérès offre une lecture totalement incarnée, résolument a cappella, où les voix ne cherchent pas cette évanescence supposée convenir à la musique sacrée. On retrouvera ici, on s’en doute, les traces de chant orné byzantin (ou corse, ce qui est la même chose) que Pérès a su réintroduire dans le chant d’Occident, mais aussi la gutturalité d’un Antoine Sicot, qui confère à ces pages quelque chose de tripal, où Raisin Dadre choisissait une spiritualité plus immatérielle.
 
Entre ces deux écoles, il serait de bon ton de prendre parti violemment et de s’étriper en Sorbonne, jusqu’à ce qu’autodafé s’ensuive. Toutefois, dans les deux cas, l’intelligence musicale et même spirituelle est telle que la philologie devient le cadet de nos soucis. Avouons tout simplement que, convaincus par la pompe funèbre déployée par Raisin Dadre, nous le sommes tout autant par le chant mémorial de l’Ensemble Organum. Avec Marcel Pérès, nous n’assistons pas à une reconstitution. Nous avons, depuis toujours, le sentiment de nous transporter dans un temps où la foi était d’une puissance charnelle si irrésistible que par elle et pour elle on pouvait mourir : ces voix venues de traditions oubliées nous prennent et nous remuent. Ici encore, ce n’est plus un Requiem seulement que l’on entend, ni même une déploration, c’est le thrène des temps anciens, où les larmes coulent, où les ongles griffent le visage, où l’on remet à Dieu non point seulement son espérance, mais sa plus vive douleur. Du reste, lors des funérailles de ce temps, les plus dignes seigneurs se jetaient sur le cercueil avec des lamentations bruyantes.
 
Il faut cependant se garder d’opposer trop vite les deux versions de ce Requiem. Dans un moment aussi fervent que le Sanctus ou dans le Benedictus, l’Ensemble Organum atteste sa capacité absolue d’élévation et de sublimité : là, les couleurs puissantes, admirables, du chœur sont mises au service de l’invocation la plus extatique. Leur agenouillement alors est le nôtre.
 
*Anthonius Divitis était le nom latinisé d’Antoine Le Riche, en flamand Antonius De Rycke, aïeul en ligne directe de notre ami Camille de Rijck, qui à ce jour n’a composé aucun Requiem.
 

 

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