Les brutes aussi ont un cœur

Bad Guys

Par Bernard Schreuders | mer 27 Février 2013 | Imprimer
 
« Quand le méchant est réussi, le film l’est aussi » disait Alfred Hitchcock. Il se révèle également indispensable à la réussite de bien des opéras. César a besoin de Ptolémée comme Ariodante de Polinesso pour exister. Bien qu’il les confie à des artistes de moindre envergure, Händel soigne ces figures essentielles et nous livre quelques formidables portraits de salaud. Toutefois, ne nous méprenons pas sur les intentions de Xavier Sabata : si le contre-ténor catalan a choisi de leur consacrer son premier récital, ce n’est pas pour donner exclusivement dans la fureur et la rodomontade. Rôle-titre, mais anti-héros du plus noir des opéras du Saxon, Tamerlan ouvre le bal en affichant d’excellentes manières, adouci par l’amour et prêt à mettre les formes pour obtenir la main d’Asteria, la fille du sultan Bajazet (« Vo’ dar pace a un’alma altiera »). Il faut rappeler que dans l’opera seria, l’antagoniste du primo uomo est souvent un rival amoureux, dévoré par un désir impérieux et prêt à tout pour posséder la femme qui l’inspire (Egée dans Teseo, Dardanus dans Amadigi, Adalbert dans Ottone).
Insupportable tête à claque, le jeune frère de Cléopâtre baisse pourtant la garde et susciterait presque la pitié lorsqu’il s’effeuille pour séduire la veuve de Pompée (« Belle dee »). Quant à Egée, si son appel à la curée donne la chair de poule (« Je veux le carnage, je veux la mort, je veux la vengeance et la cruauté »), sa rage vise Médée, qui a invoqué les esprits infernaux pour tourmenter et enlever Agilea, l’objet de sa flamme (« Voglio stragi »). Les méchants ont non seulement leur part d’humanité, mais se montrent également ambigus ou vulnérables comme en témoignent la touchante plainte d’Adalbert (« Bel labbro formato ») et le sublime désespoir de Dardanus (« Pena tiranna »). En réalité, seul le fourbe Polinesso semble irrécupérable. C’est peut-être aussi la pire créature née de la plume de Haendel qui, ailleurs, ne verse pas dans le manichéisme, mais affine la psychologie de ses « Bad Guys », souvent moins bruts de décoffrage qu’il n’y paraît de prime abord.
En le découvrant lors de la deuxième édition du Jardin des Voix (2005), nous avions, d’emblée, été frappé par la couleur originale du timbre de Xavier Sabata, étonnamment chaud et sombre pour un falsettiste, de même que par sa présence et son charisme. Issu du théâtre et arrivé plus tardivement au chant, le Catalan s’est d’abord imposé sur scène (Monteverdi, Landi, Cavalli) avant de participer aux enregistrements de Faramondo et, plus récemment, Alessandro (Haendel). Il est des contre-ténors plus déliés et plus véloces, à l’instar de Derek Lee Ragin, fulgurant Egeo sous la conduite de Marc Minkowski (Teseo). C’est peut-être la raison pour laquelle Xavier Sabata n’affronte pas les vocalises périlleuses d’« A dispetto » (Tamerlano), pourtant annoncé au programme avant la sortie de l’album. Par contre, son lyrisme délicat s’épanouit dans le lamento de Dardanus (« Pena tiranna »), où il rivalise de poésie avec les solistes de l’orchestre (basson et hautbois), ainsi que dans l’autre air de déploration construit sur un rythme de sarabande à l’affiche du récital, « Bel labbro formato », le léger sfumato de la voix se prêtant idéalement à son climat rêveur. L’acteur prend le dessus sur le chanteur, relativement prudent, pour aborder l’impétueux « Domerò la tua fierezza » de Ptolémée. Sabata ose un chant appuyé et de spectaculaires décrochages en poitrine qui exaltent la sauvagerie du personnage. Quant au soliloque de Polinesso, « Se l’inganno sortisce felice », il se mue en une jouissive et grandiose déclaration de haine dont les vocalises hargneuses, qui confinent parfois au ricanement, glacent le sang. Emporté par son personnage, Xavier Sabata finit par trébucher sur une voyelle, « virtù » devenant « virto », une déformation d’autant plus frappante que cette dernière note est émise dans son registre de baryton. Un tel engagement, si rare en studio, nous incline évidemment à l’indulgence et surtout à la gratitude.
La mise en scène sonore de tels numéros a, de toute évidence, été réglée en étroite collaboration avec Ricardo Minasi, virtuose de l’archet, fondateur et directeur d’Il Pomo d’Oro. Ce nouveau venu parmi les ensembles baroques emprunte son nom à la festa teatrale conçue par Antonio Cesti en 1666 pour les noces de l’empereur Léopold Ier avec l’Infante d’Espagne. Cet ouvrage démesuré alignait plus de cinquante rôles et dépassait les huit heures de musique, mêlant le comique et le sérieux et embrassant une diversité de formes musicales qui achève de donner le vertige. Ce n’est pas avec son effectif réduit (sept violons, trois alti, deux violoncelles, un clavecin, une contrebasse, une paire de hautbois et un basson) qu’Il Pomo d’Oro pourra prétendre évoquer les fastes de ce mirifique spectacle de cour. En revanche, Riccardo Minasi a le sens du drame, il sait galvaniser ses musiciens et innerver le discours, mais il en fait parfois beaucoup (« Se l’inganno sortisce felice »), accusant les contrastes jusqu’à l’outrance. Son expressionnisme divisera comme divisaient, hier, les effets percussifs et les sonorités acérées d’Il Giardino Armonico. Le minutage du récital paraît un peu chiche (cinquante-trois minutes), mais celui-ci ne comporte aucun numéro purement instrumental et nous réserve, de surcroît, une belle surprise. Environ deux minutes après avoir exprimé l’angoisse de Dardanus (« Agitato il cor mi sento », douzième et ultime plage), Xavier Sabata rompt le silence et nous revient sous les traits de Godefroy de Bouillon (Rinaldo) – lequel, faut-il le préciser, n’est pas un scélérat ! – pour s’abandonner à la joie et à la tendresse d’un père soulagé à l’idée que sa fille (Almirena) ait échappé à la dague de la magicienne Armide (« Sorge nel petto »).
 

 
 

 

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