L'Enfer est pavé de bonnes intentions

Le Paradis perdu

Par Laurent Bury | jeu 29 Mars 2012 | Imprimer
 
Premier Grand Prix de Rome en 1861 avec sa cantate Atala, Théodore Dubois (1837-1924) composa entre 1873 et 1895 quelques opéras, ballets et opéras-comiques, mais c’est surtout pour sa musique religieuse qu’il est encore connu aujourd’hui, notamment ses pièces pour orgue. Les qualités dramatiques ne manquent pourtant pas dans ce Paradis perdu, commencé dès 1871 mais créé seulement sept ans plus tard, dans le cadre d’un concours organisé par la ville de Paris, dont le co-lauréat fut Benjamin Godard avec sa symphonie dramatique Le Tasse.
 
Au printemps 2012, le Centre de musique romantique française a décidé de rendre hommage à ce compositeur bien oublié, alors que paraît le disque Aparté qui ressuscite sa grande œuvre inspirée par la Bible (ou plutôt par le poème épique de Milton). Entreprise éminemment louable, mais qui pose néanmoins un sérieux problème, lié à l’établissement de la partition. L’arrangement réalisé par Olivier Schmitt pour les dix solistes de l’ensemble Les Siècles, plus un pianiste, ne manque pas d’étonner parfois, avec des combinaisons de timbres qu’on jurerait anachroniques : à certaines mesures, l’orchestre sonne comme du Messiaen plus que comme un oratorio composé sous la Troisième République. Le pupitre des vents paraît souvent trop présent par rapport au quintette à corde. On peut également supposer que le chœur dirigé en 1878 par Edouard Colonne était autrement fourni que les trente-deux chanteurs des Cris de Paris, dont la prestation est néanmoins brillante, autant en Séraphins qu’en Damnés.
 
Edouard Blau, librettiste du Roi d’Ys et de Werther, a su fournir à Dubois le texte qu’il attendait. Comme chez Milton, Satan en est le héros incontesté, personnage riche et infiniment plus complexe que les gentillets Adam et Eve, que leur bonheur béat rend un peu niais, alors qu’à la même époque, Massenet saurait donner à leur duo une sensualité irrésistible, sur un texte de Louis Gallet, collaborateur de Blau pour Le Cid. Alain Buet trouve là un rôle qui lui convient idéalement, notamment dans son air « Depuis le jour » (aucun rapport avec Louise). Il est entouré de quelques anges tout aussi rebelles, parmi lesquels on distingue le baryton Elias Benito en Molock, ainsi que le ténor Cyrille Dubois, actuellement membre de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Paris, qui revient à la toute fin de l’œuvre, pour promettre à l’humanité la rédemption, par la voix de Jésus en personne. Face aux démons, l’Archange est plus convaincant dans la première partie que dans la dernière, où il réapparaît pour chasser Adam et Eve du paradis. On pourrait souhaiter parfois une diction plus incisive chez la mezzo Jennifer Borghi, dont le timbre est cependant fort beau, chargé d’une véritable efficacité dramatique, et l’on comprend qu’elle ait été engagée pour participer à plusieurs enregistrements soutenus par le Palazzetto Bru-Zane, dont plusieurs à paraître, notamment La Mort d’Abel de Kreutzer, où elle tient cette fois le rôle d’Eve.
 
Le jeune Mathias Vidal est un ténor trémulant, un rien pincé, qu’on imaginerait mal devant lutter contre « un orchestre tonitruant », pour reprendre les termes d’Alexandre Dratwicki expliquant que « pour de nombreuses raisons, il a semblé judicieux de proposer un arrangement moderne pour version de chambre ». Sans être le grand soprano dramatique qu’appelait sans doute la version originale de la partition, Chantal Santon est une Eve bien plus consistante et éloquente que celui de la côte duquel elle est censément sortie, et ses émois face à la tentation touchent davantage que les bénédictions sulpiciennes qu’Adam adresse à Dieu, et Théodore Dubois y est sans doute aussi pour quelque chose. La redécouverte est certes intéressante, mais les bonnes intentions font ici revivre l’œuvre sous une forme qu’elle n’a peut-être jamais eue dans l’esprit de son créateur.
 
 

 

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