L’authentique témoignage de la dernière lirico spinto italienne

Daniela Dessi sings Verdi

Par Philippe Ponthir | dim 05 Juillet 2009 | Imprimer
Ce disque, concédé par Decca avec des moyens frisant l’indigne1, fait aujourd’hui figure d’ovni. Il y a vingt ans, plusieurs sorties mensuelles de la même eau artistique, remplissaient les colonnes d’Opéra International. A la base, nous devions chroniquer cet opus pour rendre service, bien nous en a pris devant le choc reçu. Une émotion carnée, animale, s’adressant au cœur et aux tripes. Viscérale et rarissime sensation, bouleversant une soirée destinée à de toutes autres occupations. Dessi, flamboyante et superbe survivante de sa lignée, racée, entière et naturellement maudite des «grands» médias.
Authentique Prima Donna de son registre, pas de celle squattant les papiers glacés ou le confort tronqué et sans risque des studios « lifteurs ». Elle porte seule désormais l’héritage de ce qu’une Italie produisait encore régulièrement il y a peu, dans l’art des Celestina Boninsegna, Arrangi-Lombardi, Pobbe, Stella, Cerquetti ou naturellement Tebaldi. Depuis trente ans désormais, patiemment, au départ d’un pur lirico, la belle Daniela a construit son édifice, de conquête en victoire sur elle-même (plus de cinquante rôles dont un nombre impressionnant de premiers plans meurtriers), elle va authentiquement gagner son statut, celui d’une des meilleures titulaires dans le répertoire vériste2 et puccinien3, au risque de contredire l’affirmation d’un estimable collègue4.Troisième pilier et non des moindres, Verdi dans sa maturité, auquel est dédié le présent disque. Des douze plages, la quasi-totalité représente le quotidien de la Diva italienne ou reflète l’exacte actualité de ses moyens, sans tromperie ni équivoque, sans esquive ou fausse excuse. En un mot, ce que Dessi livre corps et âme à son public, au fil de ses saisons et ce qui pour nous, devrait rester envers et contre tout, la raison première d’un disque. Le programme impensable de nos jours pour le commun des cantatrices, s’ouvre sur l’entrée de l’Elvira d’Ernani. Il permet d’encaisser plusieurs chocs.
Lobotomisées par des heures de «chant» aseptisé de stars « cartoonesques », nos oreilles se souviennent, stupéfaites, que cette générosité vocale dans toute sa franchise, existe encore ! Plus que Tebaldi, le « Surta è la notte » fait resurgir les Airs de Verdi, historiques gravures de Callas, surtout dans leurs deux premiers opus. Sans aucune volonté d’imitation, l’hommage est là, sobriété du récit, ligne, slancio, don total, jusque dans la tension perceptible de l’extrême aigu. L’air de la Lady grandit à cette aune remarquable d’autorité et augure une prise de rôle tout à fait envisageable désormais. La romance de Medora fera pleurer les pierres. Dessi y fait la démonstration de son école.
Une école qui savait encore plier une vocalità spinto aux souplesses belcantistes, les armant d’un bagage indispensable (trille, demi-teinte, effets de nuances, construction de cadence, ..), moins narcissique qu’une Ricciarelli ou hédoniste qu’une Caballé, Daniela rend ici encore hommage à une Maria aux dernières lueurs de ses tests studios dont certains auraient dû échapper à l’impitoyable vénalité des Majors. La progression dans le programme est d’une intelligence sans faille : les extraits d’Il Trovatore sont simplement indispensables. Souverain dans le contrôle, le dénuement et la justesse du récit, Dessi est une Leonora d’une bouleversante humanité, d’une immédiate séduction dans sa pudeur et sa féminité (rarissimes qualités en notre époque de prostitution vocale et d’exhibitionnisme dermique). La grande victoire de Dessi est l’équilibre parfait entre le belcantisme encore latent et l’école verdienne plus tardive clairement énoncée.
Honte à Decca ! Si le mari de Daniela (authentique Primo Tenore !) s’abaisse aux répliques de Ruiz, Dessi doit opérer le deuil du chœur indispensable et donc du « Miserere » où elle aurait été idéale d’évidence, passant directement à la cabaletta « Tu vedrai » menée avec un réel panache. Après un Boléro rompu à ses exigences, incarné et sanguin, deux autres sommets : Amelia et l’autre Leonora. Deux portraits distincts, emprunts de dignité, de souffrance contenue, une interprète au service d’un compositeur, émotion totale. .. Eboli pour une des grandes Elisabetta du moment, la princesse borgne peut donc être autre chose qu’une matrone vociférant ? Eboli, ce soir, sera une jeune femme qui par amour, prit le risque de tout perdre. Aida conclusive, aux Verdiennes ce que Norma est aux Belcantistes… Et Dessi affronte désormais les deux. Fantasmée depuis son plus jeune âge de cantatrice, son éthiopienne résume son parcours patient, pudique, vie dédiée à un Art, beauté dédiée à la scène. Son Aida exprime la détresse d’une adolescente tendant les bras, implorant votre consolation.
Comme il nous tarde de la remercier la belle Daniela. 2011 n’est pas si loin et une fois encore, Mazzonis et l’Opéra Royal de Wallonie risquent de créer un double événement puisque que Dessi est annoncée non seulement dans Desdemona mais également, dans … Leonora d’Il Trovatore5.En attendant, Decca signe, vraisemblablement sans le savoir, un de ses meilleurs récitals depuis des lustres. A acquérir d’urgence 
Philippe PONTHIR
 
1 L’enregistrement de cet ambitieux programme a été ramassé en quatre jours, il n’a pas été jugé de bon ton de convier le chœur nécessaire à certaines pages, une pochette bâclée sert de présentation et on jettera un voile pudique sur une photo de couverture surexposée, ne rendant nullement justice à la beauté réelle et à la féminité de la signora Dessi…
 
2 Le vérisme de Dessi, (scénique bien entendu…) comporte :
·         Margherita (Mefistofele de Boïto)
·         Adriana (Adriana Lecouvreur de Cilea)
·         Maddalena (Andrea Chénier de Giordano)
·         Fedora (Fedora de Giordano)
·         Ginevra (La Cena delle Beffe de Giordano)
·         Nedda (Pagliacci de Leoncavallo)
·         Iris (Iris de Mascagni)
·         Suzel (L'Amico Fritz de Mascagni)
·         Dolly (Sly de Wolf-Ferrari)
·         Francesca (Francesca da Rimini de Zandonai)
 
3 Le Puccini de la Dessi comprend à la scène :
·         Mimi (La Bohème de Puccini)
·         Minnie (La Fanciulla del West de Puccini)
·         Cio-Cio San (Madama Butterfly de Puccini)
·         Manon Lescaut (Manon Lescaut de Puccini)
·         Tosca (Tosca de Puccini)
·         Liù (Turandot de Puccini)
·         Suor Angelica (Suor Angelica de Puccini)
·         Giorgetta (Il tabarro de Puccini)
·         Lauretta (Gianni Schicchi de Puccini)
 
4 Un récent article s’extasiait devant «l’économie de scène» qu’une aimable chanteuse que l’on prétend nous faire avaler pour la puccinienne de sa génération et dont l’ambitieux répertoire se résume à Mimi, La Rondine, une Butterfly certes magnifique au studio, mais jamais abordée sur scène et quelques Tosca annulées récemment. Même si en cette époque « rutabagesque », nous avons appris à nous rassasier de peu, qu’il nous soit permis de rappeler, au regard des grandes discographiques historiques des Callas, Tebaldi, Freni, Scotto… qu’une intégrale ou un récital, devrait idéalement couronner l’interprétation majeure d’un artiste ayant fait l’épreuve de la scène. Quand Dame Joan se faisait plaisir dans Turandot ou l’Elisir, elle pouvait se targuer d’allonger à leurs côtés, en acte de contrition, vingt intégrales ou récitals reprenant son répertoire scénique…
 
5 Daniela Dessi est annoncée dans Desdemona à Liège les 19, 22, 27, 30 avril & 3 et 7 mai 2011, ainsi que dans Leonora d’Il Trovatore, pour l’ouverture de la saison 2011-2012, les 15, 18, 20, 23 septembre & 1er octobre 2011.
Téléchargement & écoute chez Musicme : http://www.musicme.com/#/Compilation/Daniela-Dess%C3%AC-Sings-Verdi-0028947663782.html
Le site de Daniela Dessi : http://www.danieladessi.com/
Réagissez à cet article, votre commentaire sera publié

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.