L'anti-gloubiboulga

L'art du chant français, d'Adam à Varney, d'Alarie à Villabella

Par Laurent Bury | jeu 14 Janvier 2016 | Imprimer

Comme le dit fort bien André Tubeuf dans son bref texte d’accompagnement, des anthologies consacrées aux compositeurs français et aux chanteurs français, il en existait déjà. L’an dernier, le label Malibran publiait, en collaboration avec l’Opéra de Paris, une « histoire sonore » du Palais Garnier où l’on entendait déjà plusieurs des pépites ici réunies. Chez Forlane, on a pris le parti de limiter le chant français au répertoire hexagonal, de Lully à Darius Milhaud, mais en l’élargissant au-delà du répertoire de la première scène nationale, puisque, sur les onze disques, il y en a un et demi pour l’opérette, et un et demi pour la mélodie. Les plages sont ici rangées par ordre alphabétique de compositeurs, non sans un découpage à l’emporte-pièce, qui isole une ultime plage de Massenet sur le disque 7 alors que le Stéphanois, qui occupe tout le disque 6, débordait déjà sur le 5 (même remarque pour Gounod, qui occupe tout le 4 mais commence dès le 3, avec seulement « O ma lyre immortelle » relégué au début du 5). La section intitulée « L’opérette » inclut des choix très contestables, comme L’Etoile de Chabrier ou Fortunio de Messager, et de façon assez absurde, Le Marchand de Venise de Reynaldo Hahn. L’absence de toute chronologie, pour les enregistrements comme pour les œuvres, entraîne une juxtaposition d’esthétiques parfois dépaysante (« Le Spectre de la rose » enchaîne avec la griserie de Brissac dans Les Mousquetaires au couvent) et de qualités sonores très diverses. Qui dit gravures historiques dit crachouillis : dans ces enregistrements qui vont de 1905 (Felia Litvinne dans L’Africaine) à 1964 (Albert Lance capté en Werther ou en Hoffmann), on déplore seulement quelques brusques baisses qualitatives :  son abominable pour le peu qu’on entend du Samson de José Luccioni dans « Mon cœur s’ouvre à ta voix »), fantomatique pour la mort de Don Quichotte, avec André Pernet, Lucien Lovano et Solange Michel, ou effet « hall de gare » pour la Lakmé de Mado Robin.

Quoi qu’il en soit, c’est d’abord une leçon de diction que donne ce coffret, reflet d’un temps où les artistes francophones savaient chanter leur propre langue, avec un art qu’on put un moment croire définitivement perdu. Quelques surprises, parfois : Michel Dens en Méphistophélès ne fait aucune liaison entre « bien » et « entrer » dans « Devant la maison » ; Fernand Ansseau, ténor belge souvent un peu trop brut de décoffrage, a des e muets très accentués dans l’air de la Fleur. Et ce qui étonne surtout, ce sont ces voix parfois tellement plus légères que ce qu’on a pris l’habitude d’entendre. Toujours dans La Damnation de Faust, Charles Panzera est décidément un Méphisto poids plume. Dans la Marguerite de Berlioz, désormais fermement ancrée au répertoire des mezzos, c’est presque un choc d’y entendre une Suzanne Danco (au demeurant assez peu concernée par le roi de Thulé, alors que Germaine Martinelli, au contraire, brûle d’une très ardent flamme). Même remarque pour Carmen : seraient-ce les écoles de chant étrangères qui ont imposé d’authentiques mezzos dans ce rôle conçu pour une Galli-Marié au grave assez faible et dont Emma Calvé fit son cheval de bataille ? Tout le personnage en est transformé, la liberté passant avant la sensualité (on y entend ici Ninon Vallin, par ailleurs admirable Mignon, rôle explicitement conçu pour une mezzo). 

Par ailleurs, on trouvera ici la confirmation de ce que l’on savait déjà : les très grands confirment leur éminence, et les chanteurs qui sont entrés dans la légende ne sont pas près d’être déboulonnés, mais cette anthologie braque aussi les projecteurs sur des personnalités injustement oubliées. Parmi les sopranos, on s’incline bien bas devant la distinction aristocratique de Martha Angelici, avec un timbre dont la pureté rappelle celui de Victoria de Los Angeles (mais dans un français parfait, elle) ; cette chanteuse hélas négligée de nos jours pâtirait-elle de son association avec ces héroïnes « nunuches » que défend aujourd’hui une Anne-Catherine Gillet ? On retrouve la très grande Margared de Suzanne Juyol, déjà présente dans le coffret Malibran sur l’Opéra de Paris, vraie leçon pour celles qui prétendent aujourd’hui interpréter ce rôle. On admire la superbe Cassandre de Marisa Ferrer, le souffle et les pianos de Germaine Corney dans « Depuis le jour ». Exquise Manon, Germaine Feraldy forme un couple parfait avec Joseph Rogatchevsky.

Au chapitre des surprises, on découvre une Janine Micheau exceptionnellement primesautière dans « Nobles seigneurs, salut ! », et si Maggie Teyte (qui succéda à Mary Garden en Mélisande à l’Opéra Comique) livre quelques superbes Debussy, on l’entend aussi en Agathe Coquenard dans Véronique !

Faute de place – il aurait fallu 22 disques au lieu de 11 ! –, cette anthologie ne s’amuse pas au jeu des comparaisons, et chaque morceau n’est ici offert que dans une seule version. Unique exception : l’air des Lettres, par Ninon Vallin, puis par Marie Delna, créatrice du rôle de Charlotte à Paris ; le témoignage est historique, ilest vrai mais on se serait bien passé des divers airs chantés par la dame, voix certes large, mais au style mou et à la diction peu claire. Scandale, en revanche, avec l’absence totale de la contralto Denise Scharley : alors qu’à Paris, dans les années 1950, elle se partageait tous les grands emplois du répertoire avec Rita Gorr, on n’entend ici que la mezzo belge, même dans les deux extraits de Dialogues des carmélites, où il aurait pourtant été judicieux d’inclure une des scènes de la Première Prieure.

Chez les ténors, Georges Thill domine de très haut, y compris dans un répertoire où on ne l’attend pas forcément (sublime air des Abencérages de Cherubini). César Vezzani n’arrive qu’au quatrième disque (pour le duo du jardin de Faust), mais il est heureusement bien représenté dans l’ensemble de l’anthologie, avec entre autres un Des Grieux d’un dramatisme hors pair, presque surdimensionné dans le rôle. Dans un tout autre registre, Alain Vanzo impose un Nadir suprême, un Wilhelm Meister superbe (on regrette que son Gérald de Lakmé n’ait pas été retenu). Le Werther d’Emile Marcellin paraît d’abord un peu nasillard, mais il forme avec Lucy Perelli un duo électrisant. Léopold Simoneau semble un peu trop suave, presque mièvre en José. Fallait-il vraiment inclure le caricatural « Ouvre ton cœur » d’Ivan IV par Michel Sénéchal, air destiné par Bizet à une voix de mezzo ? On préfère de loin la prestation du ténor en Platée…

Parmi les voix graves, Ernest Blanc écrase tous ses collègues, cela va de soi : il est magistral en Escamillo, en Hérode (il faut rééditer d’urgence l’enregistrement public de 1955 d’Hérodiade où Crespin est Salomé), ou en Athanaël (Robert Massard paraît presque précieux dans le rôle du cénobite), et même dans Les Cloches de Corneville (mais « J’ai fait trois fois le tour du monde » aurait peut-être été un meilleure choix que « C’est la salle de mes ancêtres »). Même si leur interprétation peut désormais sonner très datée, Panzera est chez Lully un très beau Cadmus, Doda Conrad chez Charpentier un impressionnant Créon.

Parmi les mélodistes, Gérard Souzay montre comment chanter Fauré ou Gounod, Gabriel Bacquier discipline sa grande voix à l’exercice, Arthur Endrèze prouve que « L'heure exquise » de Reynaldo Hahn n'est pas réservée aux voix féminines. Geneviève Touraine sut mettre au service de Poulenc un art du chant aussi raffiné que celui de son petit frère Gérard Souzay, et Madeleine Grey est souveraine dans Canteloube ou Ravel.

Tout serait donc pour le mieux, ou presque, si les voies trompeuses d’Internet n’avaient conduit à choisir comme illustration du boîtier un portrait non de Germaine Lubin, comme légendé, mais de Lina Cavalieri qui, bien qu’épouse du ténor Muratore, n’a que de lointains rapports avec le chant français…

 

VOUS AIMEZ NOUS LIRE…

… vous pouvez nous épauler. Depuis sa création en 1999, forumopera.com est un magazine en ligne gratuit et tient à le rester. L’information que nous délivrons quotidiennement a pour objectif premier de promouvoir l’opéra auprès du plus grand nombre. La rendre payante en limiterait l'accès, a contrario de cet objectif. Nous nous y refusons. Aujourd’hui, nous tenons à réserver nos rares espaces publicitaires à des opérateurs culturels qualitatifs. Notre taux d’audience, lui, est en hausse régulière avoisinant les 160.000 lecteurs par mois. Pour nous permettre de nouveaux développements, de nouvelles audaces – bref, un site encore plus axé vers les désirs de ses lecteurs – votre soutien est nécessaire. Si vous aimez Forumopera.com, n’hésitez pas à faire un don, même modeste.

Partager