La vergine degli angeli

Enregistrements américains 1923-1954

Par Jean Cabourg | lun 12 Janvier 2009 | Imprimer
Qu'on ne nous ressorte pas le cliché, façon Mortier, du critique mondain remâchant sa haine du présent en caressant ses vieilles cires, comme autant de témoignages accusateurs de notre décadence. Ponselle ne relève pas du culte des ancêtres mais de l'intemporel, de l'étonnement permanent, de la modernité sans âge. Ceux qui la fréquentent depuis toujours savent qu'aucune autre, jamais, ne l'égala et que toutes, Callas en tête, lui doivent l'essentiel de leur art. Des plus jeunes ou plus distraits, qui ne connaîtraient d'elle qu'un "je -ne - sais quoi" ou qu'un "presque-rien", les lignes qui suivent ouvriront je l'espère les yeux et les oreilles.
 
Pour l'anecdote, rappelons que cette Rosa Ponzillo, née en 1897, de parents napolitains immigrés dans le Connecticut, avait très jeune foulé les planches comme chanteuse de vaudeville doublée d'une pianiste de cabaret. Remarquée pour sa voix alors qu'elle se produisait dans le Bronx puis au Palace en duo avec sa soeur aînée, la jeune fille décrochait en 1918, forte du soutien de Caruso, un contrat au Metropolitan de New York pour Aïda, les deux Leonora verdiennes et le Requiem, Santuzza et Rezia d'Oberon. Le tout sans avoir vraiment travaillé le chant, sinon avec le chef répétiteur Romano Romani. Or, ses débuts dans la Forza del Destino le 15 novembre 1918 avec son mentor Caruso, marquent l'irruption sur la scène lyrique américaine de la plus fabuleuse voix féminine du siècle à laquelle seule une Flagstadt, sur le versant Nibelungen, peut-être comparée. Suivront Cavalleria à Philadelphie, Oberon, Rachel de La Juive, Aïda , Elisabetta de Don Carlo, Andrea Chenier, Ernani, Margaret du Roi D'Ys, Mathilde de Guillaume Tell, Selika de l'Africaine et Gioconda.
 
Dès 1923 ce timbre d'or aura conquis les studios de la Victor Company. Prodigieusement homogène, du grave profond à l'aigu imparable, il irradie une ligne suprêmement tenue, malléable et ductile comme aucune autre, (sinon Arangi-Lombardi), en ces temps de vérisme triomphant auquel elle oppose un trille nourri et sa ductilité de neo-belcantiste.
 
Avant Norma et la Vestale qui l'immortaliseront, la plus grande verdienne de son temps (et des autres), aura par bonheur gravé l'essentiel de ses rôles fétiches. Un premier CD Naxos nous les restituait, déjà sous la houlette de l'excellent Ward Marston, dès l'année 2002, entourée des géants du Met sur les cimes de ce chant verdien. Le volume 1 de la série American Recordings, initiée en 2006 par les mêmes, offrait un choix de versions dites alternatives, d'acoustiques et d'électriques, captées vers 1925. Ernani , ses mélismes et son trille, y voisinaient avec les plaintes d'Aïda et les prières de La Forza et d'Otello, avant un étonnant Wiegenlied brahmsien. Du volume 2, ouvert à Tosti, De Curtis et Di Capua comme à Monro-Higgins et maintes mélodies américaines pur jus, on retiendra les doublons de La Gioconda et de l'Africaine  et leur drapé souverain. Plus avant dans la chronologie de l'enregistrement électrique, le volume 3 (1926-29) restitue, outre un Ernani! Ernani! involami inédit, les fastes de l'Aida campée face à Martinelli, et cette Vestale qui à elle seule assurerait à Ponselle une place au côté de Dieu le Père. La ligne violonistique, l'épanchement, pudique mais prégnant, la palette des couleurs et des inflexions, le mot coulé dans un legato suspendu, la dynamique du forte/piano : tout ici appelle le superlatif. Au risque de minorer, sans raison, les Massenet, Gounod, Schubert et Rimsky complétant ce programme. Le volume 4 concluait provisoirement ce florilège sur les sommets que constituent les extraits de la Forza et d' Il Trovatore avec l'étincelant Martinelli et le sculptural Pinza, puis la mythique Norma de 1928/29 , qui inspira si fort la Divine Maria, l'héritière présomptive. Mais voici qu'avec le coffret de 3 CD dévolu aux enregistrements tardifs des années 39 et 54, une autre Ponselle, telle qu'en elle-même le temps ne l'a pas changée, nous accueille. D'abord dans les studios RCA puis dans sa célèbre Villa Pace, les bras chargés de mélodies et de lieder, convoquant successivement, autour de Tosti, Schubert, Debussy, Delibes, Granados, Lully, Saint Saens, Chausson, Duparc, Bizet, Brahms, Beethoven, brassés avec d'inattendus mais suprêmes Mozart (Voi che sapete), Wagner (Traüme), Chopin ou De Falla ! Le tout assorti de 15 brèves interviews (en anglo-américain), précieuses à un double titre. Pour les évocations du Met, du couple Sayao/ Danise, de Gigli et de son Aprile , entre autres. Et surtout pour le privilège qu'ils nous offrent d'entendre la voix parlée de cette chanteuse, encore miraculeusement préservée, dans sa cinquante huitième année. Occasion de vérifier que cet organe naturellement posé sur le bas medium de sa tessiture, dispensant dans Brahms des graves abyssaux mais non poitrinés, autorisait hier encore une expansion et des aigus phénoménaux, assis sur un registre central à toute épreuve. Que le disque des temps héroïques ait pu sauver quelques éclats de ce diamant noir nous permet d'imaginer quel en en était à la scène le phénoménal rayonnement. Naxos et Marston en soient remerciés.
                                    
Jean Cabourg
 
 
 
Enregistrements américains
(Volume 1 : 1923-1929)

Naxos - Référence : 8111138 - 0747313313822 - 1 CD 76:56 
Enregistrements américains
(Volume 2 : 1923-1929)

Naxos - Référence : 8111139 - 0747313313921 - 1 CD 78:23
Enregistrements américains
(Volume 3 : 1923-1929)

Naxos - Référence : 8111140 - 0747313314027 - 1 CD 75:18
Enregistrements américains
(Volume 4 : 1923-1929)

Naxos - Référence : 8111141 - 0747313314126 - 1 CD 69:48
Enregistrements américains
(Volume 5 : 1939-1954)

Naxos - Référence : 811114244 - 0747313314225 - 3 CD 77:14 - 66:23 - 74:55 
 

 

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