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La Storia di Orfeo

Par Laurent Bury | ven 31 Mars 2017 | Imprimer

Ne cherchez pas dans vos dictionnaires, La Storia di Orfeo n’est pas une œuvre attestée par les historiens de l’art lyrique. Ce que propose ce disque Erato est « une sorte de mini-opéra, cantate à deux voix et chœur, recentrée sur les seuls personnages d’Orphée et Eurydice », à partir de trois œuvres distantes de plusieurs décennies ; entre 1607 et 1672, l’opéra a eu bien le temps d’évoluer. La démarche n’est pas neuve, et d’autres avaient déjà eu à peu près la même idée, mais ce nouveau pasticcio associant Monteverdi à Rossi et Sartorio est en l’occurrence tout à fait réussi, grâce à l’alternance des airs, duos et chœurs, et grâce à la variété des musiques convoquées. Le bonheur des deux amants occupe tout le premier tiers du disque, avant une deuxième partie assez logiquement consacrée à la déploration. Malgré les fantaisies introduites par le librettiste de Sartorio (Orphée a un frère, Aristée une femme, etc.), la fin malheureuse est respectée, avec deux extraits de l’opéra de Rossi, dont un chœur très guilleret qui conclut en disant à peu près : « Il n’y a pas d’amour heureux », sur cette terre où règne l’implacable loi de l’impermanence de toute chose. Maintenant que Raphaël Pichon a fait triompher l’Orfeo de Rossi sur les scènes, on n’attend donc plus que la résurrection durable de l’opéra de Sartorio, compositeur encore relativement négligé : même si son Orfeo a déjà connu deux enregistrements intégraux, même s’il a été remonté de nos jours, notamment dans une production dirigée en 2005 par Alberto Zedda et mise en scène par Pier Luigi Pizzi, l’heure de Sartorio se fait encore attendre, mais peut-être finira-t-elle par sonner, comme pour Cavalli.

L’audace, c’est de s’être arrogé le rôle d’Orphée chez Monteverdi, habituellement incarné par un ténor ou par un baryton, et que Philippe Jaroussky « ose ici chanter en voix de contre-ténor, pour la première fois au disque ». Au moins, le contre-ténor reste Orphée du début à la fin, et la soprano reste Eurydice. Et la star dont le seul visage orne le boîtier du disque – la logique commerciale l’emporte sur la galanterie – n’a pas tiré la couverture à soi, car sa collègue bénéficie d’un temps de présence tout à fait conséquent, avec de fort beaux airs à interpréter.  

Comme toujours, Philippe Jaroussky sait associer son timbre à celui de chanteuses qui possèdent nécessairement de tout autres qualités : s’il a jadis triomphé avec Cecilia Bartoli ou Marie-Nicole Lemieux, c’est maintenant à la soprano Emöke Baráth. Tout l’attrait du disque repose bien sûr sur le contraste entre les deux artistes, qui ne réside non plus dans l’opposition des tessitures, mais bien des personnalités vocales. La soprano hongroise est pleinement investie, et grâce à Rossi et Sartorio, elle a ici beaucoup plus à chanter que chez Monteverdi. Ses intonations sensuelles s’opposent au discours plus éthéré du contre-ténor, même si elle adopte un instant une voix délibérément désincarnée, lorsqu’elle n’est plus qu’une ombre errant aux enfers.

Philippe Jaroussky relève le défi de Monteverdi, pourtant écrit a priori pour une tout autre voix (le rôle fut créé en 1607 par un ténor). Peut-être un timbre plus mâle offrirait-il des couleurs plus variées, mais c’est une affaire de goût. Pour Rossi, c’est bien un castrat qui assura la première à Paris en 1647, mais un castrat alto ; pour Sartorio, on ne sait pas trop, et les versions modernes proposées depuis 1979 ont opté pour un contre-ténor, pour une soprano, ou pour un ténor. A peine pourra-t-on reprocher au chanteur français une pointe d’acidité lorsque la voix se veut plus expressive (sur la première syllabe de l’exclamation « Misero ! » chez Sartorio, lorsqu’Orphée apprend la mort d’Eurydice, par exemple).

Le Coro della Radiotelevisione svizzera complète très dignement la distribution vocale. On apprécie la prestation haute en couleurs de l’ensemble I Barocchisti, même si les choix de Diego Fasolis étonnent parfois, comme ce « Vieni, Imeneo » très scandé, appel quasi martial, plus rythmique qu’extatique, ce qui atténue le contraste avec « Lasciate i monti ».

 

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