La messe est dite

Grande Messe des Morts

Par Clément Taillia | sam 04 Octobre 2008 | Imprimer
Quand Adrien de Gasparin, Ministre de l’Intérieur en 1836, commanda à Berlioz une Grande Messe des Morts destinée à rendre hommage aux victimes de la Révolution de 1830, le compositeur se mit au travail avec, selon ses propres termes, « une sorte de fureur », « le plan d’un morceau n’était pas esquissé que celui d’un autre se présentait ». Peu surprenante s’agissant de Berlioz, une genèse si fiévreuse et bouillonnante n’en est pas moins inhabituelle, dans un genre qui évoque davantage et plus directement le recueillement, la méditation. Et, de fait, au moins jusqu’à son formidable Lacrymosa, ce requiem, n’était-ce l’absence de soliste (il faut attendre le Sanctus pour entendre l’unique solo de l’oeuvre) ressemble fort à un opéra (certes pas autant que celui de Verdi).
Le flamboyant Mitropoulos est à son aise, dans ce flamboyant requiem du flamboyant Berlioz. Assumant une optique très lyrique, le chef gréco-américain galvanise un orchestre et des chœurs chauffés à blanc, impose d’emblée une tension qui ne retombe jamais et qui, loin de se contenter d’être sous-jacente, domine l’œuvre d’un bout à l’autre. Jusque dans les tempi les plus retenus, un incroyable dynamisme, une énergie grandiose et morbide, bouleverse l’auditeur et brouille les cartes : sommes-nous dans un requiem, dans un opéra ? Plus probablement dans une gigantesque symphonie à programme : d’un même souffle, l’Introitus, le Kyrie, le Dies irae et le Tuba mirum semblent un vaste premier mouvement. Les couleurs oniriques et boisées du Rex tremendae ne sont pas sans rappeler la « Scène aux champs » de la Symphonie Fantastique, le Lacrymosa prend la tournure d’une angoissante « Marche au supplice »… et dès la première mesure de l’Offertorium, c’est une même ascèse qui nous dépose, imperturbable, à la dernière note de l’Agnus Dei. Entre temps, le Sanctus d’un jeune Nicolai Gedda en état de grâce ne s’est permis aucune coquetterie, pas le moindre narcissisme : on n’arrête pas les forces qui nous mènent aux portes du paradis.
Cette interprétation symphonico-dramatique justifie pleinement le couplage avec la Fantastique, pour laquelle Mitropoulos n’a, cette fois, aucun effort de « transposition » à fournir, tant il se révèle passionnant quand il s’agit de faire raconter une histoire à l’orchestre. Mais ici, raconter une histoire ne revient pas à surexposer les moindres détails. C’est toujours tout l’orchestre, qui raconte à l’unisson la même épopée, qui marche à pas de géants sur le même chemin, entraînant tous ceux qu’ils croisent (vous peut-être, bienheureux futurs auditeurs) dans un élan irrésistible. La frénésie, la rêverie, la solitude ou l’horreur ne sont pas des faits isolés, mais l’œuvre d’une somme, d’une entité immatérielle mais vivante. Excellent, le New-York Philharmonic a les chaussures qu’il faut pour tenir la route imposée par Mitropoulos. En somme, tous les ingrédients d’une grande version, à mettre aux côtés de Munch ou de Monteux.
Clément Taillia

 

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