Un oiseau de bon augure

La Colombe

Par Jean Michel Pennetier | mer 25 Novembre 2015 | Imprimer

Le succès de Faust et de Roméo et Juliette a largement éclipsé les autres œuvres de Charles Gounod, dont dix ouvrages lyriques parmi lesquels trois opéras-comiques, et La Colombe n’est guère jouée à l’époque moderne (on rappelera une rare production scénique de Pierre Jourdan à Compiègne dans les années 90, avec les récitatifs composés par Francis Poulenc en remplacement des dialogues parlés).

S’agissant donc d’un ouvrage peu connu, il n’est sans doute pas inutile de nous attarder sur l'intrigue. L’action se passe à Florence. Horace a perdu sa fortune pour les beaux yeux de l’ingrate Sylvie qui l’a quitté. Il possède une colombe savante qui « porte les billets doux sans se tromper d’adresse, et qui range dans l’ordre les six lettres qui composent le nom de Sylvie que son maître lui a donné ». Pour rivaliser avec le perroquet savant de sa rivale Amynte, Sylvie envoie son majordome, Maître Jean, afin de négocier l’achat de l’oiseau rare, mais celui-ci est éconduit. Maître Jean a tout de suite compris qu’Horace était toujours amoureux et il suggère à Sylvie de venir elle-même réclamer la colombe. La jeune femme se rend chez le jeune homme et profite de son émotion pour s’inviter à dîner. L’acte II s’ouvre par les préparatifs du repas : Mazet, le serviteur d’Horace, est revenu les mains vides car les fournisseurs refusent de faire crédit au jeune homme ruiné. Après de longues discussions, Horace et Mazet décident que c’est la colombe qui fera l’ordinaire du repas. Restée seule, Sylvie sent son amour renaître. Au dîner, elle finit par renoncer à réclamer la colombe et quand elle apprend son sacrifice par Horace, elle lui déclare son amour. Heureusement, Mazet revient pour annoncer que la colombe est sauve : la compagnie vient de déguster le perroquet d’Amynte qui s’était échappé ! Pour étoffer ce canevas bien faible, Gounod et ses librettistes ont ajouté quelques airs « de remplissage » : une diatribe misogyne de Mazet, une apologie de l’art de la cuisine pour Maître Jean en ouverture de l'acte II, etc. 

La partition de Charles Gounod est intéressante à défaut d'être captivante. La musique est toujours d’une grande élégance, mais un rien compassée :  il y manque cet humour léger, cette distance,  sans lesquels il n’est pas d’opéra-comique vraiment réussi.  L’inspiration mélodique n’est pas toujours au rendez-vous et l’ouvrage manque de « tubes ». IL faut réécouter l'ouvrage pour mieux en apprécier les qualités. L’auditeur s’amusera aussi à retrouver quelques réminiscences : le madrigal de Roméo pour le premier air d’Horace, le duo « Dieu de bonté » pour le finale de l’acte I, quelques notes du ballet de Faust, « Ô pauvreté funeste » qui rappelle « Ô jours de deuil », toujours dans Roméo et Juliette, etc. Rappelons que l'ouvrage a été composé au moment de Faust, et révisé pendant Roméo et Juliette.

Le ténor mexicain Javier Camarena est un Horace de luxe : la voix est vaillante quand il le faut (le finale du premier acte exige quelques aigus triomphants), mais sait se faire délicate pour les passages les plus élégiaques. Malgré une tessiture tendue, le chant semble sans effort. Le timbre est agréable. La diction chantée est correcte, avec un léger accent latin, mais le texte n'est pas toujours bien rendu. Le français parlé est perfectible, avec une interprétation un peu mièvre. L’américaine Erin Morley est une Sylvie relativement corsée, diseuse subtile, très à l’aise dans les vocalises et dans les suraigus, mais son français parlé est très insuffisant, avec un accent anglo-saxon très prononcé. La québécoise Michèle Losier affiche une certaine méforme, avec un vibratello trop accentué, et son chant est assez incompréhensible. S’agissant d’une chanteuse francophone,  son français parlé manque singulièrement de naturel. Laurent Naouri est en revanche impeccable sur tous les plans : le chant est subtilement conduit, et ses dialogues sont parfaitement rendus. Un vrai bonheur qui nous fait regretter le manque de maîtrise du français parlé et chanté du reste de la distribution : dans ce répertoire, la prosodie est aussi importante que la musique. Mark Elder maîtrise en revanche excellement le style français et allie élégance et vivacité, à la tête d'une formation de belle qualité. Enfin, signalons que, comme toujours chez Opera Rara, la prise de son est excellente. Souhaitons que cette Colombe soit l'augure de nouveaux enregistrements d'opéras français par Opera Rara !

 

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