Ça sent si bon la France

La Belle Hélène

Par Laurent Bury | lun 13 Juin 2016 | Imprimer

Ah, qu’il est doux d’entendre Offenbach interprété par des artistes qui comprennent ce qu’ils chantent et le font comprendre sans effort ! Avant que n'advienne dans les années 1980 l’aberration consistant à enregistrer La Périchole avec des stars lyriques internationales n'ayant parfois du français qu'une maîtrise incertaine, on n’aurait pas imaginé d’aller chercher pour cela des chanteurs hors de la sphère francophone. Evidemment, dans les années 1950, on ne s’embarrassait guère de scrupule musicologique, et l’on coupait allègrement dans la partition, l’heure était encore moins à la restitution de passages coupés depuis des décennies. En 1958, lorsque l’on donne La Belle Hélène à la radio-diffusion française, c’est avec une équipe 100% francophone, ce qui a bien sûr du bon.

Le moins bon, c’est qu’il manque bien sûr pas mal de musique : on se dispense souvent d’un couplet dès qu’il y en a plusieurs, quand on ne supprime pas purement et simplement un numéro entier, le chœur initial du troisième acte, par exemple. Le moins bon, c’est aussi que les voix affectées au répertoire d’opérette n’étaient pas toujours les plus impressionnantes. Claude Devos, qui est ici Pâris, était un « ténor d’opérette », à la voix point désagréable mais un peu limitée dans l’aigu. S’il est traditionnel de confier Ménélas à un comédien plutôt qu’à un authentique chanteur lyrique  - Gaston Rey ne fait pas vraiment exception à la règle –, les titulaires de Calchas et d’Agamemnon sont des barytons trop légers, mal à l’aise dans les graves du « Trio patriotique ». Evidemment, en contrepartie, ces messieurs font preuve d’une verve inimitable dans tout le versant théâtral de leur prestation, ce qui est évidemment loin d’être négligeable, et l’on a rarement l’occasion d’entendre un Achille aussi savoureux qu’André Balbon, ou deux Ajax aussi délicieusement caricaturaux que René Lenoty et Marcel Genio. Heureusement, Oreste est chanté par une femme, à une époque où l’on avait pris l’habitude d’imposer des hommes dans les rôles travestis d’Offenbach : Janette Levasseur n’a rien d’inoubliable mais elle remplit son contrat.

Cependant, ne nous leurrons pas, la raison de cette publication est la présence dans le rôle-titre de Maria Murano, née Suzanne Chauvelot (1918-2009). Voilà une artiste que ses moyens vocaux destinaient initialement à un répertoire plus exigeant, puisqu’elle fut notamment, dans l’immédiat après-guerre, Waltraute de La Walkyrie, Marina de Boris Godounov ou Marguerite de La Damnation de Faust au Palais Garnier, Geneviève de Pelléas ou Charlotte de Werther Salle Favart. Autrement dit, une grande voix doté de graves solides, comme put l’être Jane Rhodes, superbe Hélène en son temps. Dans tout le texte parlé, Maria Murano joue délicieusement une reine-cocotte digne Feydeau mais, paradoxalement, ses interventions chantées manquent un peu de sensualité. Cela tient peut-être aussi aux tempos ultra-rapides adoptés par Marcel Cariven, qui interdisent tout abandon, comme si la musique d’Offenbach ne méritait pas qu’on l’écoute pour ses qualités mélodiques ou orchestrales, mais uniquement pour que l’on profite de l’irrévérence du livret envers la mythologie grecque.

En complément de programme, divers extraits d’opérettes, par Maria Murano toujours, où on découvre l’artiste nettement moins guindée que dans La Belle Hélène. Quelques raretés, comme Chanson gitane de Maurice Yvain (1946), ou Le Petit Faust d’Hervé, au milieu desquelles se glissent, hors opérette, trois fragments de la trop rare Colombe, de Jean-Michel Damase d'après Anouilh (1961) ; le témoignage est précieux car Maria Murano fut précisément la créatrice du rôle de Madame Alexandra, qu’aurait dû interpréter Felicity Lott, l’Hélène de Marc Minkowski, quand l’œuvre fut remontée à Marseille en 2007.

 

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