La bataille d’Ernani gagnée !

Ernani

Par Dominique Joucken | mar 25 Mars 2014 | Imprimer
 
La discographie d’Ernani est de qualité, mais trop mince par rapport aux mérites de l’ouvrage. Chaque parution est donc un événement. Surtout si comme ici les talents s’additionnent jusqu’à créer une nouvelle référence. L’opéra de Vienne avait mis les petits plats dans les grands ce soir de 1998, d’abord en choisissant pour la direction musicale Seiji Ozawa. Si rare au disque lyrique, le chef japonais a laissé des Contes d’Hoffmann, une Salomé et une Dame de Pique qui emportaient tout sur leur passage. On retrouve avec des transports de joie cette façon féline de faire sonner l’orchestre, de l’alléger ou de le faire exploser, de mettre en valeur les timbres des instrumentistes viennois dans certains moments contemplatifs, de les rendre beaucoup plus rauques et « cravachés » à d’autres, lorsque l’action et le tempo s’accélèrent, tout cela avec un instinct dramatique infaillible. Un vrai chef d’opéra était à la manœuvre ce soir-là. Le public, la critique et les instrumentistes ne s’y sont pas trompés : le triomphe mémorable de la représentation allait entraîner, peu de temps après, sa nomination au poste de chef principal du Staatsoper, effective à partir de 2002. Une quinzaine d'années plus tard,  le maestro se remet d’une terrible maladie. Espérons qu’il aura le temps et l’énergie de revenir à l’opéra, où ses qualités se révèlent avec autant d’évidence.
La distribution est plus discutable, mais elle finit par emporter nos suffrages. D’innombrables polémiques ont accompagné toute la carrière du ténor américain Neil Shicoff. Insupportable histrion pour les uns, artiste dramatique de premier plan pour les autres, sa vocalité ne laisse personne indifférent. Une façon de tout chanter à fond, sans garder la moindre réserve, à la limite constante de l’épuisement, une conception sacrificielle de l’art, toutes des caractéristiques qui se défendent parfaitement dans un rôle comme celui d’Ernani. Surtout qu'en 1998, le chanteur peut encore compter sur des ressources de timbre et de souffle qui feront défaut plus tard. Nous sommes à des années-lumière d’un Luciano Pavarotti dans l’enregistrement Decca (qui n'est pas forcément une référence), mais une telle sincérité dans l’expression finit par convaincre. Si le parcours de Neil Shicoff s’étale (et dure encore) sur près de 30 ans, le passage de la soprano américaine Michèle Crider s’apparenta davantage à celui d’une comète. Présentée un moment comme « la » nouvelle spinto verdienne, elle eut à peine le temps d’enregistrer le Ballo in maschera et le Requiem qu’elle disparaissait des écrans radar, pour ne plus réapparaître que sur des scènes secondaires. Il est vrai que, la partition à la main, le critique sourcilleux aura beau jeu de pointer les fautes de rythmes, les sons pas toujours justes ni beaux, les décalages rythmiques. Mais ce serait faire un mauvais procès à une chanteuse qui possède cette ligne verdienne que bien peu ont trouvée, cette couleur à la fois granuleuse et rauque qui font croire à son Elvira et chavirer le public pourtant exigeant de l’Opéra de Vienne. Les deux clés de fa sont excellentes, rivalisant de noblesse : Carlos Alvarez, dans un rôle long et difficile, ne se départit jamais d’un timbre de bronze et d’une attitude altière (exactement ce que les Allemands appellent un Kavalierbariton) tandis que Roberto Scandiuzzi ajoute une réussite à la liste des rôles qu’il a abordés. On serait d’ailleurs bien en peine de trouver un seul opéra où ce chanteur n’ait pas triomphé, grâce à son onctuosité, sa justesse et sa puissance. Les chœurs mangent dans la main du maestro, aussi fascinés que l’orchestre, les seconds rôles sont bien tenus. Bref, si on accepte le côté peu orthodoxe des deux rôles principaux et les aléas d’une prise de son « live », on tient là une nouvelle référence moderne d’Ernani, qui vient prendre place fièrement aux côtés de l'enregistrement de Riccardo Muti.
 
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Verdi / Ernani (Live Orfeo)
 

 

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