Rossignol ou aigle noir ?

I Vespri Verdiani. Verdi Arias

Par Laurent Bury | mar 25 Février 2020 | Imprimer

En juillet 2011, le festival de Montpellier affichait I masnadieri de Verdi, et avait fait appel pour le principal rôle féminin à une jeune chanteuse géorgienne, dont la prestation avait ébloui notre collègue Christian Peter et qui semblait à l’aube d’une belle carrière. Une décennie plus tard, Olga Mykytenko revient avec un récital verdien enregistré chez Chandos, et l’on est en droit de se demander si l’artiste a véritablement tenu toutes ses promesses.

Le disque s’ouvre avec un extrait de ces mêmes Masnadieri, en guise de carte de visite, mais le programme balaye un pan important de l’œuvre de Verdi, d’Ernani (1844) jusqu’à Un ballo in maschera (1859), depuis les premières tentatives dans le genre lyrique jusqu’aux premiers titres de la maturité. Surtout, il aborde les héroïnes les plus diverses, ce qui serait en soi un bon moyen de varier les plaisirs, mais qui pose le problème de l’identité vocale de la chanteuse capable d’interpréter à la fois un rôle écrit pour Jenny Lind, le « rossignol suédois » (I masnadieri), que pour ces aigles noirs que furent Sophie Löwe, qui première Odabella d’Attila et pressentie pour Lady Macbeth, ou sa compatriote Sophie Cruvelli, créatrice des Vêpres siciliennes. Autrement dit, le grand écart, pour montrer que madame Mykytenko peut tout chanter, du moment que c’est du Verdi.

Hélas, la démonstration n’est pas tout à fait concluante. L’air des Masnadieri donne au disque une belle introduction, mais l’effet douche écossaise ne se fait pas attendre, puisque d’Amalia l’on passe aussitôt à Amelia du Bal masqué, qui appelle de tout autres qualités. Olga Mykytenko y est assez crédible, mais c’est l’aigu qui semble difficile, pour le coup. De manière générale, on cherche en vain ce timbre « frais et juvénile » qui avait ravi en 2011. La voix semble s’être durcie, avoir perdu de sa jeunesse, et l’extrême aigu est lancé au prix d’une prudence qui déçoit dans ce répertoire, où l’on aimerait plus de fougue, voire d’inconscience apparente dans ces folles exclamations. « Santo di patria » communique un peu de ce frisson, mais reste une exception.

A la décharge de la soprano, il faut dire que la direction de Kirill Karabits est pire que routinière : pantouflarde. La battue est lourde et lente, au point que le boléro des Vêpres devient carrément éléphantesque. « Ernani, involami » se change en valse pesante, et la cabalette sans entrain est encore plus pépère. Même Lady Macbeth manque de dynamisme, et la sortie des invités qui ouvre l’extrait de Traviata est métamorphosé en marche militaire.

Indépendamment de l’orchestre, certains défauts ne sont imputables qu’à la chanteuse. Les notes graves manquent de noblesse dans l’expression, certains aigus piqués sonnent comme un rire caquetant qui n’est pas du meilleur effet, et ce n’est pas la soudaine envolée dans l’aigu, extrapolée à la fin de « Tacea la notte placida », qui compensera le défaut d’incarnation dramatique dans le récitatif du Trouvère. « Follie, follie » est trop raisonnable, et « Sempre libera » se mue en une suite de cocottes dénuées de sens, que ne vient même pas couronner le fameux contre-mi bémol optionnel. Madame Mykytenko n’a jamais chanté sur scène la plupart de ses rôles, mais ce disque ne convainc pas qu’elle soit prête à les aborder.

 

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