Plus de trous, plus de goût ?

Haydn Opera Gala

Par Laurent Bury | ven 12 Février 2016 | Imprimer

Sans parler des innombrables productions du Monde de la lune, de L’Isola disabitata ou même d’une récente Armida donnée en tournée, les représentations de L’Infedeltà delusa dirigées à Aix-en-Provence en 2008 par Jérémie Rhorer ont montré qu’il est possible de faire du très bon théâtre avec les opéras de Haydn. Pourtant, et malgré tous les efforts entrepris ici et là, ce ne sont que des œuvres aimables dont l’inscription au programme permet surtout de diversifier le répertoire ; nul ne saurait prétendre que le compositeur s’y élève au même niveau que ses meileurs contemporains dans le genre lyrique, ou que lui-même dans l’oratorio. Estimant sans doute qu’il était inutile d’entrer en concurrence directe avec les différentes intégrales disponibles sur le marché, le label Capriccio a préféré ne retenir, sous le titre aguicheur de Haydn Opera Gala, qu’une sélection d’extraits au sein de deux concerts donnés par la radio de Cologne, l’orchestre et la présence de la soprano Chen Reiss étant les seuls points communs entre ces deux interprétations. Tous les récitatifs ont disparu, mais il ne manque pas tant d’airs que ça  : 12 numéros sur 15 pour L’Infedeltà delusa, et 14 sur 17 pour La Vera Costanza, grâce à un minutage généreux. Ces coupes s’avéreraient-elles bénéfiques ? Cela se discute, d’autant plus que le choix des morceaux retenus paraît souvent rien moins qu’arbitraire.

Evidemment, l’argument de vente est ici la présence de « stars » pour interpréter Haydn, la principale artiste pouvant prétendre à ce titre étant bien sûr Simone Kermes. En dehors des Mozart de Teodor Currentzis, la soprano n’a pas eu si souvent l’occasion de participer à des intégrales au disque. Le suraigu fait l’effet d’une aiguille qui viendrait piquer l’auditeur dans une de ses parties sensibles, mais pour le reste, il faut reconnaître que la diva teutonne se montre relativement sobre. Elle chante ici le rôle de la servante qui mène la danse dans L’Infedeltà delusa. Des airs « comiques » écrits pour Vespina déguisée n’a été conservé que « Trinche vaine allegramente », où elle se fait passer pour une Allemande : curieux choix que de sabrer le plus dans ce que chante la vedette du disque. Mais après tout, le rôle de la soubrette est-il vraiment celui qui convient le mieux à madame Kermes, et n’aurait-elle pas dû échanger avec sa partenaire ? Vedette de l’Opéra de Vienne, où elle est Ilia, Adina ou Sophie du Chevalier à la rose, Chen Reiss n’a pas vraiment percé sur les scènes internationales, malgré un timbre charmant. Son incarnation des deux airs de Sandrina de L’Infedeltà ne manque pas de personnalité, mais sur l’autre disque, la chanteuse n’est présente que dans les ensembles de la Costanza. Dans cette deuxième œuvre, on avoue avoir eu l’oreille tout à fait captivée par la prestation de Juanita Lascarro, voix chaude et caractérisation affirmée : on s’explique d’autant plus mal que n’ait pas été retenu un des sommets de la partition, le grand air « Care spiaggie » qui revient justement à l’héroïne.

Parmi les messieurs, Wolfgang Holzmair est un nom sans doute plus familier des amateurs de mélodies que d’opéra proprement dit, puisque le baryton allemand semble préférer le liederabend aux incarnations scéniques. Le rôle comique de Masino, pour lequel il adopte un timbre nasillard, ne lui réserve guère d’occasions de briller. S’il fait surtout carrière dans le monde germanophone, Rainer Trost était il y a un an Alessandro dans Il Re pastore au Châtelet : il a la chance d’avoir à interpréter le bel air d’Ernesto. Le ténor qu’on entend pourtant le plus est Thomas Michael Allen, qui vocalise habilement mais sans éviter toujours les sonorités désagréablement nasales. Andreas Scheidegger, le troisième ténor présent dans ce coffret, se tire avec brio de son air de rire, « Oh che gusto ». Jürgen Sacher en fait un peu trop dans le rôle du père antipathique, et ses aigus tirés dans « Tu sposarti alla Sandrina » sont vite lassants, mais sans doute cela vient-il de l’idée curieuse de confier à un baryton un rôle écrit pour un ténor. Entendu au Palais Garnier dans Le Chant de la terre, Paul Armin Edelmann est un baryton élégant mais un peu froid. Ivan Paley n’est pas tout à fait la basse qu’appelle le rôle de Nanni, et cela s’entend avec des graves fabriqués dont on se demande s’ils seraient vraiment audibles en scène.

L'orchestre de la radio de Cologne remplit très correctement son contrat, paraissant peut-être plus vif sous la baguette de Manuel Hernandez-Silva dans La Vera Costanza, ce qui tient peut-être aussi à l'intérêt supérieur de la partition. Maintenant, à vous de décider si ces deux « quasi intégrales sans récitatifs » sont préférables à des enregistrements complets ou à un disque d’airs de Haydn comme Anna Bonitatibus, entre autres, en a superbement gravé un.

 

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