Au Gotha musical

Gottfried Heinrich Stölzel : Ein Lämmlein geht und trägt die Schuld, Passion oratorio 1731

Par Yvan Beuvard | mer 21 Août 2019 | Imprimer

L’histoire a fait de Bach un colosse dont l’ombre a longtemps occulté ses contemporains œuvrant dans l’espace germanique. Avant qu’Eitner recense nombre de ses œuvres (1884), avant qu’Adolf Schering en redécouvre la musique instrumentale, puis les oratorios (1911), le nom de Gottfried Heinrich Stölzel avait disparu des dictionnaires spécialisés. Depuis, le contemporain de Johann Sebastian Bach a fait l’objet de recherches et plusieurs de ses œuvres vocales (cantates, sérénades, Passion de Brockes, Oratorio de Noël) ont été enregistrées, particulièrement par Ludger Rémy (chez CPO). Premier exemple germanique de passion qui substitue une série de contemplations lyriques au texte évangélique et à ses commentaires, « Ein Lämmlein geht und trägt die Schuld » [Un agneau avance et porte la faute], est aussi connue sous le titre « Die leidende und am Creuz sterbende Liebe Jesu » (sic.). C’en est le premier enregistrement. Ecrite à l’occasion de son installation à Gotha, où il allait passer les trente dernières années de sa vie comme Kapellmeister, elle fut donnée en 1720. Stölzel en était à la fois le librettiste et le compositeur. Bach, qui dirigeait certaines de ses cantates, l’avait en estime au point d’insérer plusieurs de ses pièces dans des recueils (ainsi le célèbre « Bist du bei mir » BWV 508/21) ou de réemployer telle ou telle aria (ici le n°32 « Dein Kreuz, o, Bräutigam meiner Seelen », pour ténor, réarrangé pour alto par Bach, BWV 200).  La Passion selon Saint Luc, BWV 246, pourrait être de sa main, nous dit Basso. La partition de cette découverte était à la Thomaschule jusqu’à la seconde guerre mondiale, attestant l’intérêt que lui portèrent Bach et ses successeurs. L’enregistrement reproduit la version d’un manuscrit de 1731, conservé à Berlin.

Trois acteurs : évidemment l’Evangéliste, qui rapporte l’histoire biblique, les « Âmes fidèles » auxquelles sont confiés les récitatifs et arias qui la commentent, et « l’Eglise chrétienne », qui ponctue l’ensemble de chorals luthériens. La structure en est traditionnelle, faisant alterner récitatifs ou accompagnati, arias et chorals. Stölzel signa le premier traité sur le récitatif (découvert et publié en 1962). Il donne à chacun d’eux son caractère dramatique, dans leur écriture vocale comme dans leur accompagnement. Sa riche expérience lyrique a certainement nourri leur qualité d’expression comme celle de ses airs. Ces derniers sont autant de pages au charme indéniable, le plus souvent sereines, à la différence de celles que signait alors Bach. Leur écriture use avec discrétion d’un contrepoint jamais ostentatoire. L’orchestration se renouvelle avec les couleurs du hautbois, des flûtes, du cor, des cordes, marquée par l’expérience italienne dont il avait été le témoin et l’acteur. Elle confirmerait, si besoin était, combien l’art de Bach, son contemporain exact, pouvait alors passer comme appartenant à la génération précédente. Il s’agit maintenant de plaire et d’émouvoir.

Dès sa première aria, avec hautbois, flûte et cordes en pizzicati, le ténor, Zoltan Megyesi, se remarque par sa longueur de voix et ses phrasés, son intelligibilité constante, et un timbre lumineux. Il excelle dans tous les registres dramatiques. Lorant Najbauer, la basse, se situe également au meilleur niveau. On retiendra particulièrement la fin de la première partie, accablée, tourmentée, avec des mélismes expressifs, chantée d’une voix claire, projetée à souhait, qualités que l’on retrouve dans l’aria  avec cor solo « Allerhöchster Gottes Sohn » et dans l’accompagnato puis l’aria « Meine Sünden heissen dich », énergique, d’une expression forte assortie de chromatismes. Peter Barany, le contreténor, comme la soprano Agnes Kovacs ne sont pas en reste.

La richesse de l’hymnologie luthérienne offre un matériau inépuisable au compositeur. Les timbres de la plupart des chorals sont familiers, depuis celui qui ouvre la passion (de Paul Gerhardt – Johann Crüger). C’est ensuite la 4ème strophe de « O Haupt woll Blut und Wunden » , puis « Wer nun den lieben Gott lässt »…il y en a douze, concis, à l’expression renouvelée, qui sont autant de respirations bienvenues. Le chœur de 20 chanteurs se signale par sa souplesse comme sa qualité d’expression. « Mein Jesu stirbt », ponctué des pizzicati des cordes, est un sommet de l’art contrapuntique de Stözel, avec un traitement canonique des mots « Schmerz, Jammer, Angst und Not », dont la douleur est soulignée par une quarte diminuée.

On savait György Vashegyi passionné de musique française (Mondonville, Rameau…). Il sert l’ouvrage à merveille, sa direction, toujours allante, fine, claire, équilibrée, nous vaut ce bijou. Souhaitons que les opéras de Stölzel ressurgissent un jour, ils devraient nous réserver plus d’une surprise.

 La notice trilingue (anglais, français, allemand), particulièrement documentée, comporte les textes chantés, avec leur traduction anglaise.

 

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