L'opera seria, c'est que pour les castrats ?

Gluck Opera Arias

Par Laurent Bury | mar 29 Juillet 2014 | Imprimer

« Haribo, c’est que pour les enfants », disait jadis le slogan publicitaire d’une célèbre marque de bonbons. On a tendance à croire aujourd’hui que l’opera seria est exclusivement ou surtout une affaire de castrats, que leurs fastes vocaux soient ressuscités par des messieurs ou par des dames qui n’ont évidemment pas connu les mêmes sacrifices physiques. Mais tout comme Haribo a rectifié le tir en optant pour un slogan moins exclusif (« c’est beau la vie pour les grands et les petits », rappelons-le), il est permis, à défaut de retrouver une typologie vocale – à jamais ? – perdue, de prêter une oreille aux autres timbres sollicités par un genre qui permettaient aussi de s’exprimer à des tessitures moins aiguës.

Depuis sa participation au fameux Artaserse où il côtoyait divers faux castrats (pas dans la version scénique, mais au disque et pour la tournée de concerts donnée dans la foulée des représentations à Nancy), Daniel Behle n’est plus un nom inconnu dans la galaxie baroqueuse. On le connaissait comme ténor léger dans le répertoire allemand : à Paris, on avait pu le voir dans La Veuve joyeuse, et son précédent disque, chroniqué ici-même, était consacré aux mélodies de Richard Strauss. On le savait aussi mozartien : Tamino pour René Jacobs, Belmonte à Genève, Don Ottavio au TCE la saison dernière… Le voici maintenant gluckiste, ce qui est assez logique en cette année de tricentenaire, malgré la désaffection dont Gluck pâtit, comme le déplorait Christophe Rizoud dans son article. Heureusement, « le chevalier Glouch » ne se résume plus à une poignée de titres « réformistes », puisqu’on découvre peu à peu ses tragédies italiennes, ou ses opéras-comiques en français composés bien avant son arrivée à Paris.

Le premier opéra composé par Gluck, en 1741, fut justement un Artaserse, sur le livret de Métastase. Chronologiquement, l’œuvre la plus ancienne qu’on trouve sur ce disque est l’air tiré de son Ipermestra, créée à Venise en 1744, qui reprend un mythe sur lequel Gluck devait laisser croire, quarante ans plus tard, à Paris, qu’il avait composé l’opéra Les Danaïdes, dû en fait à son élève Salieri. Vient ensuite toute une série d’œuvres viennoises, conçues entre 1748 (Semiramide riconosciuta) et 1764 (La Rencontre imprévue), avec quelques petits écarts géographiques pour La contesa de’ numi (Copenhague 1749) ou Ezio (Prague 1750) et un retour en Italie pour Antigono (Rome 1756). Deux opéras parisiens (1774) terminent ce parcours à travers une carrière qui se termina en 1779.

Mieux peut-être que l’enregistrement intégral d’un opéra, ce récital offre un bel aperçu de la diversité de l’inspiration de Gluck. Le disque s’ouvre sur un air assez entraînant, dont le rythme pointé semble annoncer le « Non più andrai » mozartien, avec un accompagnant de cuivres assez typique de Gluck. On apprécie le dramatisme de « Non hai cor », au fort bel accompagnement orchestral (saluons au passage la présence énergique des instrumentistes de l'ensemble Armonia Atenea qui, dirigé par George Petrou, est loin de se cantonner à un rôle de second plan). Avec « Se povero il ruscello » d’Ezio, Gluck se situe dans le même registre élégiaque que le fameux « Se mai senti spirar » de sa Clemenza di Tito.

L’aigu du ténor est ici très sollicité, et Daniel Behle y évolue sans effort apparent, même si l’on peut se demander à quel point, hors studio d’enregistrement, la voix passerait vraiment par-dessus l’orchestre. Ce qui fonctionne au disque ne réussit pas forcément en scène, et on souvent signalé chez cet artiste un relatif manque de puissance, en partie compensé par le raffinement de son chant. De fait, on saluera ici une réelle virtuosité, indispensable dans ce répertoire où guirlandes de vocalises et sauts d’octave sont légion, mais aussi un remarquable sens des nuances et une constante recherche d’expressivité.

C’est bien sûr à une tout autre esthétique que ressortissent les trois airs français qui concluent le disque, mais Daniel Behle s’y révèle parfaitement à son aise, avec une diction très correcte (le son « eur » en fin de mot n’est pas tout à fait assez ouvert dans « J’ai perdu mon Eurydice »), et une certaine vaillance pour l’air d’Achille. Quant au dernier air, il prouve que Gluck pouvait écrire de la musique magnifique même pour un « petit » opéra-comique destiné à distraire la cour de Vienne.

 

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