Gare à l'indigestion de clochettes

Mado Robin

Par Laurent Bury | mer 29 Janvier 2014 | Imprimer
 
Dans quatre ans, on célébrera le centenaire de la naissance de Mado Robin. Sa carrière ne dura guère plus d’une quinzaine d’années, entre ses débuts reportés par la guerre et sa mort prématurée en 1960, mais son nom reste une référence, et elle est régulièrement citée comme l’une des personnalités qui firent découvrir le monde de l’opéra aux artistes les plus divers (y compris pour des tessitures sans rapport avec la sienne : Marie-Nicole Lemieux confiait l’an dernier sur France Musique qu’elle avait écouté Mado Robin dans son enfance). A l’heure où Lakmé connaît un regain d’intérêt et où la France s’emploie à trouver des sopranos prêtes à reprendre le flambeau – momentanément ? – déposé par Natalie Dessay, il n’est sans doute pas mauvais de prêter l’oreille à celle qui, plus que toute autre, fit de l’héroïne de Léo Delibes sont rôle-fétiche.
Dans le coffre de huit CD édité par Forlane, on peut entendre l’inévitable « Air des Clochettes » pas moins de cinq fois : enregistré en 1951 avec Georges Sebastian, en 1953 avec Richard Blareau, en 1955 avec Jules Gressier, en 1956 avec Gustave Cloëz (sur le disque 1 et sur le disque 5, deux fois la même plage, semble-t-il). Cela fait vraiment beaucoup de clochettes et l’on frôle l’indigestion. La toute première intégrale, celle de 1951, maintes fois rééditée (voir notre compte rendu), n’est sans doute pas idéale – le Gérald de Libero De Luca n’a pas que des admirateurs, mais il faut reconnaître qu'il sonne beaucoup mieux en Edgardo donizettien – mais la seconde, celle que dirige Jules Gressier, offre un Gérald totalement hors-concours : Charles Richard s’égosille, avec un timbre nasal et des aigus étranglés qui semblent lui avoir été prêtés par Georges Guétary. Pierre Savignol est un Nilakantha très acceptable, mais ne fait guère frémir. Le quintette est en revanche admirable, ce qui n’a rien d’étonnant puisqu’on y trouve quelques-uns des meilleurs chanteurs français de l’époque, notamment Camille Maurane et Nadine Sautereau.
Dans l’opéra français, Mado Robin maîtrise un style aujourd’hui perdu, et on appréciera de l’entendre dans Les Noces de Jeannette, pilier de l’Opéra-Comique que la Salle Favart devrait reprendre, ou dans La Perle du Brésil, titre hélas absent des concerts en cette année où l’on célèbrera beaucoup Félicien David. Cette voix si à l’aise dans le suraigu trouve pourtant ses limites dans des rôles qui sollicitent d’autres qualités : de Mireille, elle ne peut interpréter que les airs les plus virtuoses, en laissant de côté les moments dramatiques. Même dans La Fille du régiment, on lui préférera, à la même époque, une Renée Doria, qui avait la colorature et la chair nécessaire. On s’étonne qu’elle n’ait enregistré de Manon que « Je marche par tous les chemins », alors que « Profitons bien de la jeunesse » lui aurait permis de briller tout autant. En matière de répertoire français, la découverte absolue, qui est l’un des grands attraits de ce coffret, est l’opéra L’Ecole des maris, d’Emmanuel Bondeville. Aujourd’hui bien oublié, ce compositeur (1898-1987), directeur de l’Opéra de Paris de 1950 à 1969, et époux de la mezzo Viorica Cortez, est l’auteur de trois grandes œuvres lyriques : Antoine et Cléopâtre, créé à Rouen en 1974, Madame Bovary (Salle Favart, 1951) et cette Ecole des maris, sur un livret de Jacques Laurent d’après Molière, créée en juin 1935 à l’Opéra-Comique. Dans les extraits enregistrés en 1954 par l’orchestre de l’Opéra-Comique dirigé par Albert Wolff, Mado Robin y succède très dignement à Lillie Grandval – le personnage est tout sauf une mécanique à vocalises – et a pour partenaire l’excellent Louis Musy, déjà titulaire du rôle en 1935. Dans un rôle créé par Miguel Villabella, Jean Giraudeau arrive à se départir de son habituel accent parigot et livre une composition élégante, tandis qu’on entend un peu Robert Massard en Ergaste. En 1996, Natalie Dessay avait inclus l’air d’Isabelle « O Ciel, pardonne encore » dans son récital d’Airs d’opéras français ; même si elle est loin d’égaler Le Médecin malgré lui de Gounod ou Monsieur de Pourceaugnac de Frank Martin, cette « pochade quasi géniale », selon Florent Schmitt, mériterait une exhumation complète.
On se montrera sans doute plus circonspect face aux interprétations d’opéras italiens, qu’elles aient été enregistrées en version originale ou en traduction française. Du Barbier de Séville, on entend ici « Una voce poco fa » devenu « Rien ne peut changer mon âme » et, dans « La Malibran », émission radiophonique de 23 minutes, le duo Rosine-Figaro à peine reconnaissable, entre la traduction française et la transposition pour soprano qui réécrit complètement la partition. De Donizetti, on peut écouter deux fois la folie de Lucia, mais quel dommage que l’heure n’ait pas été à la résurrection de la version française qu’a révélée Natalie Dessay : Mado Robin y aurait été beaucoup plus à son aise, la maîtrise de l’italien n’ayant jamais été son fort. Quant à Verdi, c’est encore une autre affaire. Pour Gilda, passe encore, mais La Traviata s’accommode plutôt mal d’une voix qui convient encore au premier acte, mais plus guère aux deux autres, surtout quand l’entourage est aussi peu glorieux, malgré la Maddalena de Denise Scharley (qu’on n’entend pas dans les extraits ici retenus) ou le Rigoletto et le D’Orbel (c’est-à-dire Germont) de Michel Dens. On s’intéressera en revanche de très près aux airs de la Reine de la Nuit qu’on trouve ici dans deux versions bien différentes. La première gravure date de 1947, c’est sur elle que s’ouvre le tout premier disque du coffret, et l’on est d’abord tout surpris d’entendre ces airs en français. Passé l’effet de surprise, on découvre sur le deuxième disque les mêmes airs, près d’une décennie après, et enregistrés en public au Palais Garnier, lors de la 339e représentation de l’œuvre : Mado Robin y semble métamorphosée, soudain animée d’un authentique souffle dramatique. La Lakmé qu’on entendra prochainement en Königin der Nacht à Bastille fera-t-elle aussi bien ?
 
 
 
 

 

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