La fraîcheur ou le feu ?

Francis Poulenc, les mélodies sur des poèmes de Paul Eluard

Par Laurent Bury | jeu 12 Novembre 2015 | Imprimer

On est fidèle, chez Timpani. En 2001 paraissait un « Volume 1 » de Mélodies de Poulenc ; enregistré l’année précédente, il réunissait le baryton Pierre-Yves Pruvot et le pianiste Charles Bouisset. Il a fallu attendre une quinzaine d’années pour qu’arrive ce qui, sans s’intituler « Volume 2 », n’en constitue pas moins la suite logique du disque de 2001, puisqu’on y retrouve les deux mêmes interprètes. Le premier disque proposait une promenade dans la production de Poulenc, à travers divers poètes : Apollinaire (Banalités, Calligrammes), Maurice Fombeure (Chansons villageoises), des anonymes du XVIIe siècle (Chansons gaillardes) et déjà Eluard, avec Tel jour telle nuit. Le disque nouveau inclut donc un second enregistrement de ce cycle, puisque la poésie d’Eluard en est le fil conducteur ; à ce « tout Eluard par Poulenc » ne manquent, par la force des choses, que les pièces pour chœur, comme le célébrissime Figure humaine.

Les enregistrements laissés par Pierre Bernac, considérés à juste titre comme des références en matière d’interprétation du texte poétique, n’en représentent pas moins, sur le plan vocal, une option possible, à côté de laquelle d’autres sont parfaitement défendables. Il suffit de se rappeler que les Chansons villageoises furent créées en 1943 par Roger Bourdin, autrement dit par une voix d’opéra, une voix de scène. Autrement dit, et même si Bernac fut souvent, à partir de 1926 avec les Chansons gaillardes, le destinataire des compositions vocales de Poulenc, il est permis d’imaginer que ces mélodies accueillent les timbres les plus divers.

Avec Pierre-Yves Pruvot, la mélodie sort résolument du cadre étroit du salon pour monter sur les planches. C'est une voix de théâtre, une voix qui joue la comédie, habituée à incarner des personnages, une voix porteuse d’émotion, avec des couleurs chaudes. Une voix qui s’est élargie avec les années, dotée d’une belle noirceur dans le grave, sans rien perdre de sa vaillance dans l’aigu. Une voix capable de faire du bruit quand il faut tonner, capable de la plus grande douceur lorsqu’il faut susurrer (dans « Main dominée par le cœur », par exemple). Une voix que l’on entendrait bien dans le rôle du Directeur de théâtre des Mamelles de Tirésias. Une voix apte à ciseler les textes d’un des grands poètes français du XXe siècle.

Quinze ans après le « Volume 1 » enregistré pour Timpani, Pierre-Yves Pruvot n’est naturellement plus tout à fait le même : les qualités de diction sont toujours là, bien sûr, mais l’artiste a abordé un répertoire plus lourd, et sa voix s’est étoffée, dans le grave notamment. On s’en rend parfaitement compte si l’on compare les deux enregistrements de Tel jour telle nuit : il y a peut-être moins de fraîcheur juvénile, mais incontestablement plus de feu dans les interprétations gravées à la fin de l’année dernière. Plus de vibrato, sans doute, mais aussi le poids irremplaçable du vécu, ce qui est loin d’être une mauvaise chose, même pour chanter la mélodie française.

 

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