Felicity… Poulenc-Johnson !

The Complete songs

Par Yvan Beuvard | mar 19 Novembre 2013 | Imprimer
 
Après une pathétique Voix humaine, Dame Felicity Lott, ambassadrice de la mélodie française rend un nouvel hommage à son amant de toujours : Francis Poulenc, avant de tirer sa révérence. Certes, dans cette nouvelle intégrale, elle n’apparaît qu’à travers les Quatre chansons pour enfants, mais sa présence est permanente. Son vieux complice de la Royal School of Music, Graham Johnson, bien que disciple de Pierre Bernac auquel il dédie cette somme, ne se serait lancé dans une telle entreprise sans son total engagement. On imagine sans peine les auditions et le choix de ses 14 compagnons, et les conseils que tous deux ont pu leur prodiguer.
Car l’originalité de cette nouvelle intégrale réside dans cette double tutelle, et dans l’organisation du programme en fonction de 4 thèmes correspondant à chacun des CD : Métamorphoses, Main dominée par le cœur, Parisiana et Fancy. La chronologie est respectée pour chacun d’eux, avec la variété du propos. Ainsi, aux « Fiançailles pour rire » succède « l’histoire de Babar », et les « poèmes de Ronsard » aux « Chansons gaillardes ». Signalons enfin l’exhaustivité de cette parution : elle inclut plusieurs inédits savoureux et « L’histoire de Babar » contée par Pierre Bernac lui-même.
A l’exception de l’excellente soprano polonaise Agnieszka Adamczak, à laquelle sont judicieusement confiées les « Huit chansons polonaises », tous les interprètes sont anglo-saxons*. Mais, n’étaient leurs noms s’alignant sur le boîtier, l’auditeur ne pourrait déceler la moindre trace d’accent trahissant leur origine. La plupart se sont déjà illustrés sur les scènes internationales, certains sont familiers de notre langue et de notre répertoire depuis leurs débuts.
 
Commençons par les chefs-d’œuvre incontestés. « Tel jour, telle nuit », véritable cycle, chanté par la soprano Sarah Fox, dont l’aisance, les graves larges et les beaux aigus sont à la mesure de l’œuvre magistrale, même si on est davantage accoutumé à une interprétation masculine, le cycle ayant été composé pour et en collaboration avec Pierre Bernac. Et l’on peut reprendre à notre compte l’observation de Henri Hell : « Ce n’est pas assez dire que la musique de Poulenc s’accorde si exactement aux mots du poème qu’on ne sait plus si ce dernier a été écrit pour la musique ou la musique pour le poème ». Sarah Fox chante aussi, délicieusement, « Les chemins de l’amour », écrit pour Yvonne Printemps.
Les « Quatre poèmes de Guillaume Apollinaire », très début de siècle, trouvent leur gouaille malicieuse et leur lyrisme dans la belle interprétation de Ivan Ludlow, baryton que l’on apprécie sur nos grandes scènes depuis quelques années. Diction impeccable, beau soutien de la ligne vocale, timbre chaleureux sont aussi les qualités avec lesquelles il illustre « Toréador », « Deux poèmes d’Apollinaire », les merveilleuses « Banalités », « Hyde Park » et « Un poème », rien que du bonheur.
Brandon Velarde chante « Le bestiaire » et quelques mélodies éparses. Lecture intelligente qui souffre un peu d’une émission voilée dans le medium.
Le troisième baryton, Christopher Maltman, se voit confier « Miroirs brûlants », « Calligrammes », « La fraîcheur et le feu », les « Chansons villageoises » et deux mélodies isolées. Modèle de chant que le sien : inflexions mélodiques, égalité de registre, intelligence et intelligibilité du poème, timbre de velours.
On ne connaissait Neal Davies que comme interprète de musique baroque. S’il ne chante que trois pièces (Epitaphe, Hymne et Mazurka), cette belle basse sollicite ici davantage sa tessiture de baryton et trouve d’emblée le style, l’élégance mais aussi la profondeur auxquels invitent les textes.
Ashley Riches, bien connu pour son amour du répertoire français, ne chante que les « Chansons gaillardes », lestes, profondes, tendres aussi, auxquelles il donne tout leur relief : magnifique.
Les « deux poèmes de Louis Aragon », écrits durant la guerre, sont confiés à Ben Johnson, ténor. Choix justifié par la tessiture aigüe de « C », sans doute, dont l’accompagnement figure parmi les plus exigeants. Il nous donne en outre les « Cinq poèmes d’Eluard ». Le ténor s’accorde parfaitement au climat de « Plume d’eau claire », dont chaque mot est ciselé, avec une égalité de registre rare.
Robin Tritschler, ténor mozartien, excelle dans « Cocardes », « Bleuet », « Colloque » et « Un pont » : émission claire, diction parfaite, belle conduite vocale.
Revenons aux voix de femmes… Ailish Tynan chante l’essentiel du premier CD, sans compter les « Airs chantés ». Beau timbre, coloré, aisance et soutien dans toute sa large tessiture, c’est dans les « Fiançailles pour rire » où son élégance, sa sensualité discrète, limpide et légère s’épanouissent le plus. « La dame de Monte-Carlo », écrite pour Denise Duval, tout comme La Voix humaine, en a toute la force expressive, chantée par Nicole Tibbels, grande voix de tragédienne qui se délecte manifestement du texte de Cocteau comme de sa traduction par Poulenc. Avec le même art consommé, elle chante aussi les « Cinq poèmes de Max Jacob ». Encore une soprano, Sarah Jane Brandon, outre « La Grenouillère » et « Montparnasse », partage les « Banalités » avec Ivan Ludlow. Un medium riche, une diction parfaite et un phrasé exemplaires suffisent à notre bonheur. Susan Bickley, beau mezzo fruité, sert les « Poèmes de Ronsard », les « Trois chansons de Garcia-Lorca », tout comme « Priez pour la paix » avec la force et la délicatesse expressives requises.
Quant à Felicity Lott, irrésistible dans les « Quatre chansons pour enfants », ô combien nous lui sommes redevables d’avoir si largement contribué à populariser notre répertoire et de passer les relais de façon aussi exemplaire !
Enfin, rappelons que Poulenc n’est jamais meilleur musicien de piano que lorsqu’il écrit pour la voix. L’immense Graham Johnson, magnifique accompagnateur, héritier des Gerald Moore et Geoffrey Parsons, qui a déjà signé, chez le même éditeur, des intégrales de référence (Schubert et Schumann, Brahms étant la prochaine), réussit pleinement son pari un peu fou : s’approprier pleinement Poulenc pour nous le transmettre de façon que n’eût pas renié le maître. Chaque pièce mériterait d’être écoutée pour sa seule partie pianistique…
Le coffret est accompagné d’un livre(t) de 172 p. d’une richesse insoupçonnée, avec les textes originaux, leur traduction en anglais, les conditions d’écriture, une analyse intéressante, des tables et index. Seul petit regret : l’anglais est la seule langue, en dehors des textes originaux qui comptent les « Huit chansons polonaises », pour lesquelles l’auditeur français doit passer par la traduction anglaise pour accéder à leur sens.
Cette splendide intégrale ne remplace pas celles déjà publiées, chez EMI, dont celle de 1999 presqu’exclusivement française, par Decca (à laquelle participait déjà Felicity Lott), celle de Signum (où elle apparaissait encore, tout comme Christopher Maltman), composites mais avec des interprètes souvent remarquables, ou l’incontournable anthologie Bernac-Poulenc, ni les très nombreux récitals. Elle ajoute une pierre, particulièrement précieuse et bien taillée, à tous ces joyaux.
 
 

 

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