Le si mélodieux Félicien

Félicien David : Christophe Colomb, Musique de chambre, symphonique et sacrée

Par Laurent Bury | ven 25 Août 2017 | Imprimer

Depuis quelques années, à son activité discographique proliférante dans le domaine de l’opéra et de la mélodie, le Palazzetto Bru Zane a ajouté un versant d’ordinaire plus symphonique et chambriste, en rendant hommage à des compositeurs négligés. Jusqu’ici, nous avions rendu compte assez brièvement de ces « Portraits », car le chant n’y occupait nécessairement qu’une place assez réduite. Le quatrième volume de cette série exige un traitement plus détaillé sur Forum Opéra, puisque la voix est cette fois extrêmement présente dans les trois galettes qu’inclut ce livre-disque réalisé avec tout le soin dont on sait capable le Centre de musique romantique française : une « ode-symphonie » d’abord, un mini-oratorio et six motets pour orgue et chœur ensuite, un petit bouquet de mélodies enfin, à quoi l’on pourrait même adjoindre l’ouverture de l’opéra-comique La Perle du Brésil, l’un des plus grands succès scéniques que connut Félicien David.

Et si ce compositeur était aujourd’hui desservi par ce succès même ? Pour plaire au public de son temps, au lieu d’être un artiste maudit, ne faut-il pas forcément qu’il l’ait caressé dans le sens du poil, ce public ? Félicien David n’aurait-il pas servi à la bourgeoisie louis-philipparde exactement ce qu’elle attendait ? Il n’est pas défendu de se le demander. La facilité même de la veine mélodique de ce natif du Vaucluse est peut-être ce qui le perd aux oreilles de nos contemporains, qui espèrent toujours ces audaces qui coûtèrent si cher à Berlioz. D’un compositeur d’ « odes-symphonies », on espère des hardiesses plus grandes. Hélas, si David n’en était pas tout à fait incapable, il avait aussi un penchant – coupable ? – pour les tournures mélodiques qui se mémorisent aisément et grâce auquel il sut mettre dans sa poche le mélomane moyen du XIXe siècle.

Prenons Christophe Colomb : tout commence plutôt bien, voire très bien, avec un prélude orchestral inspiré, qui se risque à des incertitudes sonores agréablement dépaysantes, mais on en arrive très vite à des passages plus convenus, dignes d’un opéra-comique des années 1840 dans ce qu’il peut avoir de meilleur (le duo Fernand-Elvire, l’air du mousse) ou de moins glorieux (des chœurs un peu lourds, un exotisme de pacotille). Enfin, quand même, les beautés réelles ne manquent pas, comme ces appels des génies de l’océan, ou ce passage où Colomb annonce à ses marins rebelles l’apparition d’une terre. La version ici gravée, captée à Versailles en décembre propose une distribution un peu différente de celle qui avait marqué la résurrection de la partition, à la Côte-Saint-André en août de la même année : à Denis Podalydès en récitant succède Jean-Marie Winling, déjà présent dans l’enregistrement récent du Désert, et qui frappe par une adhésion plus directe au texte qu’il déclame, à la grandiloquence mieux assumée. Karen Vourc’h est remplacée par Chantal Santon-Jeffery, plus immédiatement émouvante dans son incarnation des quelques personnages féminins présents dans cette histoire d’hommes. Pour le reste, on retrouve les acteurs du festival Berlioz, un Josef Wagner auquel on voudrait parfois, dans le rôle-titre, plus de majesté et moins de bonhomie ; avec brio, Julien Behr met l’élégance de sa ligne mozartienne au service de cette écriture romantique ; à la tête de son orchestre Les Siècles, François-Xavier Roth joue le jeu, sans se voiler la face et en acceptant cette musique telle qu’elle est, dans sa recherche d’efficacité comme dans sa volonté de composer une fresque aux couleurs variées.

Ce qui nous pose aujourd’hui problème chez Félicien David, c’est qu’il ne répugna jamais à la répétition, procédé qui a certes l’avantage d’inscrire une mélodie dans l’esprit de l’auditeur, mais dont il n’est que trop aisé d’abuser. Dans l’ouverture de La Perle du Brésil, on entend décidément beaucoup de phrases tout droit issues du fameux air du Misoli. Dans le dernier mouvement de la troisième Symphonie, d’excellente facture par ailleurs, le motif principal, qui ressemble étrangement à l’air de Frédéric dans Mignon, « Me voici dans son boudoir », revient quantité de fois, pour être bien sûr que l’auditeur l’a parfaitement assimilé.

Les sept mélodies figurant dans ce portrait n’avaient pas été enregistrées par Tassis Christoyannis dans son récital, et elles sont ici confiées à une voix bien différente : grand défenseur de la mélodie, Cyrille Dubois met mille raffinements à distiller ces couplets, soutenu par son complice Tristan Raës, et l’on admet sans difficulté que « Le Jour des morts », sur un poème de Lamartine, est une fort belle page. Néanmoins, lorsqu’on lit, sous la plume habile d’Alexandre Dratwicki, une référence à « la forme strophique dont les répétitions musicales font naître une sensation de quasi hypnose », on se dit que c’est là une très jolie manière de dire que ce ressassement peut susciter un ennui distingué. L’auditeur évitera en tout cas tout risque de somnolence avec le stupéfiant contre-ré dont Cyrille Dubois couronne « Le Rhin allemand ».

Cette même veine mélodique débordante, on la retrouve dans la musique de chambre ou dans la musique pour piano, qui s’écoute avec beaucoup de plaisir. Ne désespérons pourtant pas : il n’est pas impossible que Félicien David ait réservé toute l’invention dont il était capable à des genres plus exigeants, où son public exigeait moins de séductions. La musique sacrée est, elle, empreinte d’une vrai souffle, d’une certaine aspiration à la grandeur épique qu’on guette en vain dans Christophe Colomb. Merci donc à Hervé Niquet d'avoir dirigé ce Jugement dernier et les six motets en latin, où le Chœur de la radio flamande prouve une fois de plus ses immenses qualités, et où David prouve qu’il mérite d’être tiré de l’oubli.

 

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