En sa moitié, ma moitié je recolle

Parole e querele d'amore

Par Bernard Schreuders | ven 15 Octobre 2010 | Imprimer
Certains musiciens, en particulier des stars du lyrique, affichent complaisamment leur couple là où d’autres d’autres préfèrent la discrétion: Agnès Mellon et Dominique Visse appartiennent plutôt à cette seconde catégorie. Une mention succincte – “Le duo est aussi dans ce disque le miroir de notre vie” – et des bras qui se touchent nonchalamment sur la photographie glissée à l’intérieur du livret révèlent aujourd’hui leur complicité amoureuse. Bien sûr, dans la profession, c’était un secret de Polichinelle, mais pourquoi la dévoiler au public plus de trente ans après leurs débuts ? Peut-être tout simplement parce qu’ils n’avaient encore jamais enregistré ensemble et que la thématique de ces duos querelleurs et amoureux invitait à la confidence. Toujours est-il que le programme a été rodé sur scène plusieurs années durant et de ce travail d’approfondissement, de cette lente maturation – un luxe de nos jours ! – l’album tire un avantage incomparable: l’expression est à ce point frémissante et vive qu’il nous semble assister à un concert, invisible et d’autant plus troublant.
On ne présente plus le septième livre de madrigaux de Monteverdi, auquel Agnès Mellon et Dominique Visse empruntent quatre chefs-d’oeuvre,Tarquinio Merula et Barbara Strozzi ont également quitté le purgatoire même s’ils restent peu présents au catalogue, mais de leurs premières armes aux côtés des pionniers de la musique ancienne (Les Arts Florissants, l’ensemble Clément Jannequin fondé par le contre-ténor français, etc.) qui défrichaient alors des terres oubliées, nos chanteurs ont visiblement gardé le goût des sentiers de traverse. Qui pourrait citer un seul titre de Giovanni Valentini? Ce “Vénitien de la célèbre école des Gabrieli” (A. Liberati) émigra en Pologne et suivit Ferdinand II à Vienne après son élection à la tête du saint Empire germanique pour occuper le poste prestigieux de maître de chapelle. Musicien avant-gardiste, Valentini publia la première collection de madrigaux associant voix et instruments (1616) et un recueil de Musiche a doi voci (1621) qui contient de superbes dialogues dramatiques d’une grande liberté formelle. A l’écoute de l’âpre duo “Ti lascio anima mia”, on comprend qu’il ait pu être considéré comme l’égal de Monteverdi.
Malgré le succès de son Stabat Mater, souvent gravé, Giovanni Sances, premier ténor à la chapelle impériale de Vienne sous la direction de Valentini avant d’être nommé douze ans plus tard vice-maestro, occupe rarement l’affiche des concerts. A l’instar du jeune ensemble Scherzi Musicali qui vient de lui consacrer un très bel enregistrement chez Ricercar, la plupart des interprètes s’intéressent à son abondance production religieuse. L’ample lamento “Usurpator tiranno della tua liberta”, sur lequel Dominique Visse a jeté son dévolu, retiendra l’attention des mélomanes et les plus avisés reconnaîtront sans doute dans son tétracorde descendant de passacaille le modèle de la basse sur laquelle Michel Lambert élabora son fameux “Vos mépris chaque jour”. L’enjoué “Lagrimosa belta”, également construit sur une basse de chaconne, illustre ce procédé d’écriture très répandu à l’époque et que Sances s’approprie avec une habileté remarquable. 
Agnès Mellon et Dominique Visse se lancent dans ces jeux d’imitation ou de cache-cache avec une virtuosité confondante, exaltent les tensions et les résolutions, érotisent les frottements et subtilisent littéralement notre écoute. Dans cet art tout à la fois intimiste et théâtral, tout est nuance et la moindre inflexion, un soupir, une raucité peut nous faire tressaillir. Le sommet est peut-être atteint dans le duo de Valentini, dont les effets particulièrement recherchés frisent le maniérisme et ne laissent pas de fasciner. Peu de chanteurs ont su atteindre dans ce répertoire un tel degré de symbiose, cet accord parfait de deux voix qui nous mène, écrit Balzac, plus avant dans le centre de la vie sur le fleuve d’éléments qui ranime les voluptés et qui porte l’homme au milieu de la sphère lumineuse où sa pensée peut convoquer le monde entier. Mais la réussite de ce disque procède aussi d’une autre complicité: celle nouée par Agnès Mellon avec les instrumentiste de son ensemble Barcarole, fondé en 1997. Marianne Muller (gambe), Marco Horvat (lirone), Eric Bellocq (théorbe) et Brice Sailly (clavecin, orgue) offrent aux solistes beaucoup plus qu’un soutien harmonique: ces continuistes hors pair sont également de véritables créateurs d’atmosphère, des lueurs crépusculaires de L’Eraclito amoroso à l’onirisme évanescent de la Partenza dalla sua Donna. Cette splendide déclaration d’amour de Carissimi s’éploie en un long murmure d’une infinie douceur, susurré au creux de l’oreille, “image parfaite de la caresse” pour reprendre les termes de François Filiatrault dans la notice. Agnès Mellon avait déjà enregistré ce duo, il y a vingt-deux ans, avec René Jacobs, mais cette lecture pressée restait à la surface des mots et des affects. Si le temps a eu davantage de prise sur le timbre du soprano que sur celui de Dominique Visse, il n’a en rien altéré son pouvoir d’émotion. En outre, Agnès Mellon confirme, notamment dans la plainte de Barbara Strozzi, ce sens du tragique qui affleurait dans le portrait d’une Vierge ardente et révoltée (Madre de Dio, Arion) et dans les accents farouches de Médée dont le souvenir nous glace encore le sang dans les veines (Déesses outragées,Mirare).
Le grain de voix si particulier de Dominique Visse aurait pu l’enfermer dans des emplois bouffes où d’ailleurs il excelle, mais le chanteur a su modeler son instrument, l’adoucir ou, au contraire, accentuer son âcreté pour mieux traduire l’amertume des amours blessés (“Su la cetra amorosa”). Souvent tendre, parfois brûlant de désir (“Vorrei baciarti”), rarement léger (“Cantai un tempo”), l’amant du Seicento ne connaît guère la félicité, mais plutôt le dépit, la jalousie, la trahison, la séparation. Seule l’étreinte musicale justifie le choix du vers de Ronsard pour l’épigraphe de la notice et le titre de cet article: “ En sa moytié, ma moytié je recolle.” Un album à (s’) offrir et à emporter sur une île déserte.
 
Bernard SCHREUDERS
 

 

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