Du théâtre musical en coup de poing !

Yvonne, Princesse de Bourgogne

Par Marcel Quillévéré | ven 17 Juin 2011 | Imprimer
Nous voilà en plein théâtre de la cruauté, avec Gombrowicz en digne héritier d’Artaud et de Ghelderode. Luc Bondy et Marie-Louise Bischofberger ont concocté le livret très efficace d’Yvonne, Princesse de Bourgogne d’après la pièce de Gombrowicz. Déjà, en 1961, Manuel Rosenthal avait tenté avec Hop Signor de Ghelderode un essai de théâtre lyrique de la cruauté. Mais c’est surtout Alberto Ginastera qui, dix ans plus tard, a réussi un coup de maître avec sa Beatrix Cenci, sur un livret des poètes argentins William Shand et Alberto Girri, d’après les Cenci d’Artaud. Avec toujours l’amour, l’autre et sa différence, en pleine cruauté de lumières et d’abîmes.

Yvonne est dans la lignée de cette œuvre. On y retrouve une écriture dense et intense, où s’insèrent les mêmes citations baroques, les mêmes danses populaires tout juste esquissées (la musique hongroise de l’acte III), les mêmes plages tonales dans un discours complexe encore sous influence (on pense au théâtre musical des années 70 et 80 par exemple), le même fourmillement orchestral, la même science de la composition. Il y a certes, délibérément, moins d’exubérance vocale, les dialogues serrés ne prêtant pas, ici, à l’épanchement lyrique, si ce n’est dans l’air superbe de la Reine. Et puis, en 2009, Boesmans a digéré tous les avatars de la musique de son temps et compose une musique qui ne cesse de surprendre et de captiver, loin de tout dogme et de toute école. La tonalité ou l’atonalité lui importent peu, il compose avec une ivresse libertaire réjouissante et qui est absolument fidèle à cette « anarchie illimitée de la forme » que prônait Gombrowicz. Quand il s’amuse à citer presque imperceptiblement des bribes de leitmotivs pseudo wagnériens ou straussiens, ce n’est qu’un clin d’œil, non pas pour nous guider, mais pour mieux nous perdre.
Boesmans réussit brillamment à réaliser, en musique, cette « liberté magique du songe empreinte de cruauté » dont rêvait Artaud. Il y a chez lui, comme chez Ginastera, une science du rythme théâtral qui ne laisse aucun répit au spectateur, jusqu’au crime final où la cruauté et l’absurde mènent à la tragédie.
Mais l’œuvre de Boesmans est, plus que Beatrix Cenci, une œuvre orchestrale, et l’orchestre y tient le rôle principal. Au disque c’est l’orchestre, magnifiquement enregistré « live », qu’on écoute avant tout (le théâtre, vécu dans une salle, est ici nécessaire pour recevoir l’œuvre en sa globalité). L’auditeur qui aimerait approcher cet opéra par un extrait, avant de s’y plonger totalement, doit écouter le 3e acte intégralement. C’est un chef d’œuvre absolu et qui garde, au disque toute sa force.
Au premier acte, les bois tissent une trame inouïe qui semble se perpétuer à l’extrême et où la virtuosité des instrumentistes du Klangforum fait merveille, une trame qui, paradoxalement, laisse le spectateur dans une sorte de frustration intentionnelle, car il ne peut s’accrocher à rien. Il sait qu’il sera réduit, le temps de l’opéra, à être le voyeur impuissant du jeu cruel mis en scène par le Prince avec le personnage adventice de la jeune Yvonne, laide et apathique, qui ne parle que pour proférer. Au deuxième acte ce sont les cordes qui prennent le relais et qui se permettent, à la fin, un très court instant de lyrisme et d’émotion quand le Prince se prend lui-même à son propre jeu. Les deux derniers actes ont une force impressionnante et le dîner où s’étrangle Yvonne clôt la bouffonnerie dans une atmosphère de tragédie désespérée. Contrairement à l’étranger de Pasolini (Théorème) qui révèle ceux qui l’approchent par sa troublante beauté, c’est ici la différence « monstrueuse » d’Yvonne, l’étrangère, qui éveille en tous les personnages l’atrocité qui sommeille en eux. Son assassinat final se change en sacrifice rituel, mais à l’écoute de la soudaine gravité de la musique, il n’y a guère de catharsis possible.
Sylvain Cambreling est remarquable à la tête du Klangforum de Vienne, ensemble rompu à ce genre de répertoire, et la précision de sa direction fait briller de mille couleurs le fourmillement incroyable de la composition de Boesmans.
Les chanteurs seraient tous à citer car ils sont, eux aussi, formidables.
En effet, même si l’écriture ne leur permet pas de s’épancher vocalement comme dans Verdi ou Puccini, il faut de sacrés techniciens et de grandes personnalités pour interpréter une telle œuvre, pour déjouer tous les pièges de cette vocalité, pour ne jamais perdre la tension qu’exige la déclamation théâtrale. Citons la Reine de Mireille Delunsch qui chante superbement le seul air de l’opéra (Acte III, scène 3, « Poésie, incite-moi au crime»), le Prince de Yann Beuron et le roi imposant de Paul Gay, dont la présence théâtrale passe aisément la rampe du CD.
Boesmans fait partie de ces très rares compositeurs d’opéras, aujourd’hui, qui parviennent à intéresser, à émouvoir et à rallier tous les publics. Il a cette vertu que seuls les « outsiders » cultivent avec générosité, en sachant qu’il lui reste bien des territoires opératiques à explorer, pour le plus grand bonheur du public.
Marcel Quillévéré
 

 

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