Doué, d'un don sur lequel le temps n'a pas de prise

Mozart - Bacquier

Par Christophe Rizoud | mer 17 Avril 2013 | Imprimer
 
En juillet 1960, la France découvrait sur l’unique chaine que comptait alors la télévision le Don Giovanni de Gabriel Bacquier, retransmis en direct d'Aix-en-Provence. Adoubé d’un coup d’un seul séducteur et mozartien, le baryton-basse allait poursuivre sur les scènes internationales une carrière qui avait eu du mal à démarrer, peut-être parce qu’elle était le fruit d’un certain hasard. Né en 1924 à Béziers, celui qui allait devenir un des plus grands barytons de sa génération avait décidé de prendre des cours de chant pour rompre le rythme des trois-huit auxquels l’assujettissait son travail forcé aux Chemins de fer. Remarqué par son professeur, admis au Conservatoire national supérieur de musique de Paris en 1945, membre de la troupe de la Réunion des Théâtres Lyriques Nationaux à partir de 1956, Gabriel Bacquier franchit donc enfin les portes de la renommée en 1960 grâce à ce Don Giovanni télévisé.
Vingt-six ans plus tard, c’est encore Mozart qui occupe la totalité du récital qu’offre le chanteur au public genevois. Robert Dunand dirige sans la moindre faute de goût l’Orchestre du Collegium Academicum. Proposé en DVD par Cascavelle, sous la référence VELD 7006, ce récital fait également l’objet d’un report en CD par le label suisse Gallo. Airs de concert italiens d’un côté, extraits de Don Giovanni et des Nozze du Figaro de l’autre renvoient l’image vivace d’un baryton qui, à presque 62 ans, en remontre encore à ses cadets. Le timbre a inévitablement perdu un peu de son métal, la vocalise n’est pas impeccable, le souffle peut sembler parfois court, mais le chant dispose toujours de ressources remarquables. A commencer par un grave dont les airs de concert, écrits pour voix de basse, font valoir l’autorité. La ligne demeure exemplaire, l'accent féroce, le soin porté au mot caractéristique. Gabriel Bacquier, outre l’opéra, s’est illustré dans le répertoire de la mélodie et de l’opérette, Offenbach notamment, où le texte est primordial. Cela s’entend et cela envahit l’interprétation des airs de concert qui, détachés de tout contexte dramatique, pourraient s’apparenter, si le chanteur n’y prenait garde, à de simples morceaux de bravoure. Clistene dans « Alcandro, lo confesso » n’a plus la souplesse d’un jeune homme. Peu importe ! L’émotion qui traverse l’aveu du roi à son confident se communique à l’auditeur. Idem pour la douleur de Dario, roi vaincu et père trahi (« Mentre ti lascio, oh figlia ») ou dans un registre plus léger, la leçon de galanterie de M. Giro (« Un bacio di mano ») dont l’impertinence n’est pas sans rappeler l’air du catalogue. Ainsi interprétés, ces instantanés composés par Mozart pour faire valoir son talent lyrique se présentent, non comme des « spots publicitaires », mais comme de véritables opéras miniatures.
 
Avec les quatre airs de Don Giovanni et des Nozze di Figaro qui terminent le programme, commence la légende. Ce que les airs de concert donnaient à pressentir se confirme avec une évidence stupéfiante. Il n’est plus ici question de voix ou de technique - ni de timbre, ni de diction, ni de ton bien que tous ces ingrédients participent à l’interprétation - mais d’un don sur lequel le temps n'a pas de prise, qui jaillit avec une vigueur excitante, même en concert, et confère à chacun de ces quatre extraits une incontestable vérité : le génie dramatique. Celui que Gabriel Bacquier manifesta tout au long de sa carrière, qui faisait dire à Jean Cotté « Il ne joue pas. Il ne chante pas. Il est l’opéra » et qui, malgré le poids des ans, se présente ici intact.
 
 

 

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