Double éloquence

Stabat Mater

Par Sophie Roughol | lun 14 Juillet 2008 | Imprimer
Antonio VIVALDI (1678-1741)
Nisi Dominus RV 608
Crucifixus extrait du Credo RV 592
Stabat Mater RV 621
Marie-Nicole Lemieux, contralto
Philippe Jaroussky, contre-ténor
Ensemble Matheus
Dir. Jean-Christophe Spinosi
CD Naïve OP 30453

Le but du disque semble évident, au moins autant que sa brièveté abusive: 42 minutes. Il ne s'agit pas de révéler de nouvelles raretés vivaldiennes, même si le duo central sur un Crucifixus extrait du Credo RV 592 est plus rare, mais de réunir à nouveau deux stars qui laissèrent une trace vivaldienne affolante au concert et sur scène. Pourquoi pas? On aurait pu aussi profiter de leur notoriété pour proposer autre chose que les sempiternels Nisi Dominus RV 608 et Stabat Mater RV 592. Retrouver Jaroussky est pourtant ici encore un bonheur de tous instants. Dire que son timbre est irréel est une erreur absolue: il est suave et charnel, fusion vibrante de délicatesse et de rondeur; s'y ajoutent intonation infaillible et soin absolu du son, de la diction, du phrasé. Une magie pure. Et l'essentiel, le fait de «ressentir» et non de «jouer» les affects qu'il exprime. A cet égard, dans le très attendu «Cum dederit», Jaroussky explose les compteurs de la sensualité: pris par l'orchestre à une lenteur à la limite de la déstructuration, le verset est un moment de totale lévitation mystique. Un moment de grâce totale.
Avec Lemieux on est dans un autre registre: quand Jaroussky s'offre avec délices, Lemieux cache la splendeur du timbre dans une émission un peu engorgée, et donne au Stabat une forme de méditation douloureuse et intérieure, dont l'épaisseur, le manque de lumière, est en contraste total avec les interventions de Jaroussky. Contraste voulu et assumé par les interprètes, et qui est du meilleur effet dans un «Crucifixus «doloriste et fusionnel.
On sait la volonté de Jaroussky de faire équipe avec des chefs partageant son souci de rigueur, de dynamique, de couleur, ce qui est le cas avec Jérémie Rhorer comme avec Jean-Christophe Spinosi. A l'inverse de Rhorer, on sait aussi que Spinosi est tout à fait capable de se prendre les pieds dans le tapis de sa sur-expressivité. Mais le plus gênant ici est la distorsion des rhétoriques, entre l'une des vertus cardinales de Jaroussky, la simplicité, et le maniérisme de Spinosi, qui pour le coup s'accorde mieux avec l'intervention dramatisée de Marie-Nicole Lemieux. Faisant le choix de bannir tous vents de sa palette orchestrale, Spinosi doit en contrepartie, pour colorer l'orchestre, accentuer les contrastes du seul timbre instrumental qui lui reste, les cordes. Mais le résultat obtenu est exactement inverse: on se surprend à deviner à l'avance quelle dynamique va être immanquablement enflée, quel soufflet va affecter les notes tenues. Quasi toute intention de Vivaldi est surlignée, mise en gras, police de caractères doublée. Si la manœuvre donne, reconnaissons-le, des résultats assez confondants dans les mouvements lents, on se prend à rêver de la même chose... en moins insistant. Que l'exercice de démonstration cède devant plus de spontanéité, même si Jaroussky n'a à l'évidence aucun problème à se couler dans le moule aux angles un peu abrupts qu'on lui offre.
Sophie Roughol
 

 

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