Felix l'emporte sur Carl

Die Dorfschule

Par Laurent Bury | mar 15 Mars 2016 | Imprimer

Incroyable, le succès que connut en Allemagne dans les années 1910 la pièce japonaise Terakoya ! Après la création mondiale très posthume, en 2000 à Darmstadt, de l’opéra de jeunesse de Carl Orff, Gisei, composé en 1913, voilà que Berlin remontait en 2012 Der Dorfschule, inspiré exactement du même drame, et très logiquement couplé avec Gisei pour une version de concert, les deux opéras en un acte se succédant au cours de la même soirée. Avec une différence majeure entre les deux œuvres : Carl Orff est évidemment le compositeur le plus connu aujourd’hui, mais il n’était à 18 ans qu’un débutant parfaitement inexpert en matière d’opéra, alors que Felix Weingartner, en qui la postérité n’a voulu retenir que le chef d’orchestre, beethovénien surtout, n’en était plus en 1919 à ses débuts dans le genre : son premier opéra datait de 1884. Et Weingartner compositeur se révèle ici digne du plus haut intérêt, livrant un véritable chef-d’œuvre, qui donne prodigieusement envie de connaître le reste de sa production lyrique.

Après avoir publié l’intégrale des sept symphonies de Felix Weingartner et plusieurs disques consacrés à sa musique de chambre, le label CPO en arrive enfin à ses opéras. Et on démarre très fort, avec une œuvre extrêmement puissante, sur un livret bien mieux conçu que celui de Carl Orff, même si l’anecdote est la même dans les deux cas (un samouraï sacrifie son propre fils pour expier sa trahison envers l’empereur assassiné). Inlassable défenseur d’œuvres rares, notamment du répertoire français, le chef canadien Jacques Lacombe restitue à merveille tout le raffinement d’une partition qui n’a rien à envier aux créations d’un Richard Strauss en matière de richesse orchestrale ; à force de diriger les partitions des autres, Weingartner avait su en tirer de précieuses leçons, et faire son miel des audaces modernistes.

Quant aux chanteurs, le Deutsche Oper a fort bien fait les choses. On remarque d’abord le timbre chaud et enveloppant de la mezzo Elena Zhidkova, très maternelle épouse du maître de cette « école de village » (Dorfschule). Genzo a la voix du baryton Stephen Bronk, pétri de douloureuse humanité, stupéfiante réincarnation vocale de José Van Dam. Contrairement à Strauss, Weingartner devait aimer les ténors, puisque l’œuvre se conclut sur un monologue du samouraï Matsuo, dont Clemens Bieber livre une incarnation des plus touchantes. Simon Pauly écope du « méchant » Gemba. Même reconvertie dans les rôles de caractère, Fionnuala McCarthy n’a pas perdu l’art du beau chant ; aux deux enfants sont affectés les voix limpides de Kathryn Lewek et Jana Kurucová. Et les personnages secondaires sont tout aussi bien campés.

Il y a donc maintenant urgence à consacrer les mêmes moyens à la redécouverte des autres opéras de Felix Weingartner, par exemple son Caïn et Abel, créé en 1914 à Darmstadt.

 

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