J'aime bien mes Didon

Didone abbandonata

Par Clément Demeure | lun 24 Février 2020 | Imprimer

Encore un récital baroque articulé autour d’une figure mythique. Sémiramis, Jules César, Alexandre, Agrippine… Mais aussi Ariane, Cléopâtre et maintenant Didon : des histoires d’amours déçues, de femmes bafouées. Le XVIIIe siècle fut dominé par la Didone abbandonata du poète Pietro Metastasio, créée à Naples en 1724 avec la musique de Domenico Sarro et Marianna Bulgarelli dans le rôle-titre. Rencontre artistique au sommet : la diva fera du rôle celui de la fin de sa carrière, et la légende veut qu’elle ait partagé le destin de l’héroïne, abandonnée par Metastasio sur la route pour Vienne (on connaît en fait mal les circonstances de ce renoncement). Moins réputée que sa devancière pour ses talents tragiques, Sunhae Im nous est surtout connue comme indéboulonnable soprano d’un René Jacobs qui l’a accommodée à toutes les sauces. Médium fruité et aigus acidulés font un peu canari et tirent la reine de Carthage vers la soubrette. Despina abbandonata ? Ce serait exagéré tant l’interprète s’inscrit dans la lignée de son mentor et cherche à compenser ces limites par une théâtralité exacerbée et des partis pris forts… et plus ou moins heureux.

Le disque s’ouvre sagement sur un bel air ajouté par Hasse à la fin de Didone abbandonata pour son épouse la grande Faustina Bordoni : Sunhae Im s’installe plutôt bien dans cette tessiture un peu basse, mais ses accents traînants et son incapacité à soutenir l’intérêt pendant neuf minutes ne suscitent guère d’émotion. Heureusement, la Coréenne se montre bien plus animée dans le reste du programme. Il faut même saluer l’investissement conjoint du chef Andreas Küppers et de la soprano. Leur énergie apporte une belle densité dramatique aux cantates du programme, même si elle n’est pas toujours parfaitement canalisée. C’est le cas dans la cantate de Michelangelo Faggioli, pièce la plus ancienne du programme (circa 1700), qui paraîtra peut-être plus anecdotique sans pareil engagement. L’approche de Jommelli est intéressante, car son style galant sert une dramaturgie plutôt ancrée dans le siècle précédent, le destin de Didon étant exposé par un narrateur qui prend la voix de la reine de Carthage pendant les airs. Dommage que les reprises da capo aient été coupées, d’autant que le disque tutoie à peine les soixante minutes ! Autre réussite musicale, la cantate de Porpora n’a aucune fadeur pastorale et se fond bien dans ce programme consacré à Didon, malgré son sujet générique. On y goûte le lyrisme bien dosé du Napolitain qui fait regretter la disparition du da capo, ici encore.

Avec une quinzaine de musiciens, Teatro del mondo offre des couleurs chaudes et des atmosphères variées avec soin, au prix de choix discutables, notamment quand harpe, théorbe et archiluth se font envahissants. C’est de bon aloi dans le mélancolique extrait de la cantate de Ristori, mais l’allegro « Già si desta » de Sarro (air de la version vénitienne de 1730 de Didone abbandonata, d’ailleurs non pas confié à Didon mais au secondo uomo), bien enlevé, est un peu trop percussif et pincé. L’orchestre sonne d’ailleurs comme une mandoline géante dans le plaisant « Son regina » du dilettante Girolamo Venier. Que dire enfin de la flûte ajoutée à « Prende ardire », qui transforme l’air en chansonnette primesautière ? En revanche, le poignant « Vado, ma dove » de Sarro est exhalé sur des tapis de cordes qui évoquent les premières fumées de l’incendie de Carthage contemplé par la souveraine. On regrette vivement que le récitatif qui précède n’ait pas été proposé pour restituer toute leur épaisseur à ces adieux, unhappy ending exceptionnel dans l’opéra séria, donnant un goût d’inachevé à cette résurrection nécessaire. Didon n’est plus, le disque se termine sur un émouvant largo andante de Tartini en guise d’épilogue, avec le premier violon de Hongxia Cui.

 

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