Munich est une fête

Der Freischütz

Par Laurent Bury | mar 24 Novembre 2015 | Imprimer

Pour beaucoup de lyricomanes, Munich est un des lieux les plus attirants de la planète, par la qualité des distributions du Bayerisch Staastoper et par ses choix artistiques. Cela ne date pas d’hier, comme venait encore nous le rappeler il y a peu l’enregistrement de Don Juan de Mañara, l’opéra d’Henri Tomasi qui reçut sa première scénique en Allemagne, comme jadis Samson et Dalila ou Benvenuto Cellini. Dans les années 1950, si Munich brillait par ses créations, le répertoire s’y portait également fort bien ; pas seulement à l’Opéra, mais aussi grâce à l’Orchestre symphonique de la radiodiffusion bavaroise, comme en témoigne la réédition de cette intégrale du Freischütz gravée en 1959 avec les forces maison. Déjà réédité en 2005 par Deutsche Grammophon, cet enregistrement n’est pas une rareté exhumée, mais un bon vieux classique de derrière les fagots, même s’il n’a pas toujours eu bonne presse.

L’orchestre, Eugen Jochum lui-même l’avait créé en 1949 et devait le diriger jusqu’en 1960. On sent ici un chef héritier d’une longue tradition, dans une partition si consubstantiellement allemande qu’elle a toujours peiné à s’imposer hors des frontières du monde germanophone. Avec le même handicap (les dialogues parlés), La Flûte enchantée n’en est pas moins devenu un des piliers du répertoire international. Le singspiel de Weber possède pourtant bien des atouts, sauf peut-être des airs plus marquants pour son personnage principal : paradoxalement, tout le monde est bien servi, sauf Max. Ici, la valse du premier acte et le chœur des chasseurs respirent un naturel total, la première d’une lourdeur délicieusement teutonne, le second associant exactitude et entrain. Le chœur du Bayerischer Rundfunk est l’un des artisans de cette réussite, avec une souplesse et une fraîcheur dignes d’admiration.

Parmi les solistes, on remarque le soin accordé au moindre détail. Les deux jeunes filles qui chantent l’hymne nuptial à Agathe sont bien caractérisées, et même les personnages les plus épisodiques sont confiés à des artistes de renom : le Kilian de Paul Kuen (un grand Mime), l’ermite de Walter Kreppel (un grand Commandeur), et surtout l’Ottokar d’Eberhard Wächter, l’année même où il enregistra un Don Giovanni de légende. En Kaspar, Kurt Böhme est un impressionnant chanteur-acteur, qui profère avec sauvagerie son air du premier acte et qui se lâche dans la Gorge aux loups : le timbre est d’une noirceur optimale pour un rôle avec lequel il ne faisait qu’un (il l’avait déjà enregistré en 1954 auparavant avec Furtwängler et avait été l’ermite pour Erich Kleiber en 1955). A l’autre extrême, Rita Streich est une Ännchen inimitable, aussi juvénile que sous la baguette de Kleiber quatre ans auparavant à Salzbourg. Reste le cas des deux amoureux. Richard Holm est vif, léger, il n’a rien d’un heldentenor, mais est-ce vraiment un problème pour un anti-héros comme Max ? Quant à Irmgard Seefried, on pourrait dire que son plus grand crime est de ne pas être Elisabeth Grümmer, mais faut-il exiger le crémeux de celle-ci aux dépens du fruité de celle-là ? N’y a-t-il pas place pour différentes conceptions d’Agathe ? Certes, celle qui avait atteint l’idéal en Suzanne ou en Compositeur n’était déjà plus à son zénith l’année de ses quarante ans, mais la lutte que lui impose la fragilisation de sa voix ne rend que plus émouvante cette incarnation de ce qui avait été en 1942 son premier grand rôle sur scène.

 

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