Cathédrale désengloutie

Notre Dame

Par Laurent Bury | mar 13 Août 2013 | Imprimer
 
Natif de Bratislava, condisciple de Zemlinsky et Schreker au conservatoire de Vienne, Franz Schmidt (1874-1939) fut longtemps violoncelliste de l’Orchestre de l’opéra et du Philharmonique de Vienne. Son premier opéra, Notre Dame, composé de 1904 à 1906, n’eut pas l’heur de plaire à Gustav Mahler, et la création dut attendre  1914, le temps que le Wiener Staatsoper ait changé de directeur musical. Dès 1903, Schmidt avait fait entendre un Interlude et musique de carnaval, qui allait devenir le morceau le plus célèbre de son opéra point encore composé. Dans une lettre à Richard Strauss, Hoffmansthal jugea le livret lamentable mais salua la façon dont Schmidt savait en rendre tout le texte intelligible, en obligeant  à rester au second plan un orchestre somptueux, d’une luxuriance pourtant toute… straussienne. De fait, l’œuvre alterne passages purement symphoniques et scènes dialoguées.
Dès 1835, Victor Hugo avait lui-même transformé Notre-Dame-de-Paris en livret d’opéra pour Louise Bertin. De cette Esmeralda sans lendemain, le festival de Radio-France et Montpellier avait assuré l’éphémère résurrection en 2009. Quelques années auparavant, en 2001, le même festival avait donné à entendre la Notre Dame de Franz Schmidt, mais ce concert ne déboucha hélas sur aucune publication discographique : malgré la belle direction d’Armin Jordan, Brigitte Hahn n’avait pas remporté tous les suffrages, et Torsten Kerl initialement prévu en Phebus avait été remplacé à la dernière minute. Non que le premier opéra de Schmidt soit sous-représenté, puisqu’il en existe pas moins de trois versions, plus ou moins disponibles : d’abord, celle enregistrée à Dresde en 1949, avec notamment Hans Hopf (reproposée en 2003 chez Gala), le live capté au Volksoper de Vienne en 1975, avec Julia Migenes et Walter Berry, qui semble n’avoir jamais été recommercialisé depuis sa sortie en 33 tours en 1982, et la présente version de studio, gravée en 1988, qui bénéficie d’une excellente prise de son et de la maestria de Christof Perick (pour lui donner le nom qu’il prend dans les pays anglophones, où son véritable patronyme, Prick, serait particulièrement malsonnant).
Gwyneth Jones n’a jamais été une chanteuse de studio, pas plus à ses débuts (Medea de Cherubini en 1966) qu’une décennie après ses prestations à Bayreuth. Fascinante en scène, la soprano galloise a parfois du mal à discipliner une voix débordante, mais il fallait sans doute un format vocal comme le sien pour redonner vie à cette partition, quitte à faire d’Esmeralda une seconde Brünnhilde. Pour celui qui avait souvent été son partenaire, un James King alors sexagénaire, la fin de carrière était proche, même si son ultime Florestan à Vienne devait venir près de dix ans après ; le timbre conservait pourtant toutes ses couleurs juvéniles et cette insolence dans l’aigu qui convient bien à l’arrogant Phebus. Opéra oblige, Quasimodo n’est ici ni sourd ni incapable de s’exprimer, et Kurt Moll lui prête l’éloquence de sa riche voix de basse, habituée aux personnages les plus atypiques. Horst Laubenthal, après avoir longtemps été un ténor mozartien, offre en Gringoire un saisissant contraste avec le timbre de James King. Grand habitué des rôles de baryton-basse wagnériens et straussiens, Hartmut Welker a toute la noirceur requise pour Frollo.
On le comprend, il faut des personnalités d’exception pour ranimer ce genre de partition. Hors opéra, le chef-d’œuvre de Schmidt reste sans doute l’oratorio Le Livre des sept sceaux (1938), déjà plusieurs fois bien défendu au disque, mais nous attendons maintenant la réédition de l’unique enregistrement de son deuxième opéra, Fredigundis (1922), écho d’un concert viennois donné en 1979, ou même, soyons fous, une toute nouvelle gravure, réalisée dans le confort du studio.
 
 
 
 

 

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