Canaille ? Yes, we can !

Intégrale des mélodies

Par Laurent Bury | ven 09 Mars 2012 | Imprimer
 
Les Anglo-Saxons sont d’infatigables défricheurs de la musique française et nous ont souvent révélé des compositeurs que nous négligions honteusement. Cette fois, le label Signum Classics se lance dans une entreprise courageuse, qui semble même bien téméraire : une intégrale des mélodies de Poulenc exclusivement confiée à des chanteurs anglophones ! Sont-ils pourtant les plus aptes à transmettre le charme canaille dont se pare souvent la musique du fameux « mi-moine mi-voyou » ? Trois volumes sont d’ores et déjà parus en Angleterre au cours de l’année 2011, ce qui permet de se faire une bonne idée du résultat, jugement que ne devrait guère bouleverser la sortie attendue du quatrième et dernier volet.
 
En 1974-78, EMI avait gravé une première intégrale des mélodies de Poulenc réunissant entre autres Elly Ameling, Nicolaï Gedda et Gérard Souzay, avant de concocter en 1999 une « édition du centenaire » presque exclusivement francophone, à partir d’enregistrements réalisés entre 1945 et 1998 par toute une génération du chant national (Mady Mesplé, Liliane Berton, Gabriel Bacquier, Pierre Bernac, etc.). Decca avait riposté avec son intégrale réalisée en 1992-98 : aux côtés de Catherine Dubosc, Gilles Cachemaille et François Le Roux, on y trouvait déjà cette Française honoraire qu’est Felicity Lott, dont les affinités avec notre répertoire francophone ne sont plus à dire. Absente du troisième volume, elle n’interprète dans le volume 1 que La Courte Paille, mais a plus à faire dans le volume 2, avec notamment l’extraordinaire Tel jour telle nuit. Présence infiniment plus discrète, sur ces trois disques, Ann Murray ne chante que La Grenouillère, soit deux minutes de musique ; peut-être sera-telle plus active sur le quatrième CD encore à paraître.
 
Au même niveau de célébrité et d’excellence, John Mark Ainsley brille lui aussi par la beauté de son timbre et par la qualité de son français, ici manifestée dans le cycle La Fraîcheur et le feu. S’il n’a pas tout à fait la truculence attendue pour les Chansons gaillardes, et s’il passe un peu à côté de l’absurdité de Toréador, Christopher Maltman réussit beaucoup mieux le plus sérieux Travail du peintre. Beaucoup moins connu, le baryton néerlandais Thomas Oliemans se distingue par le naturel de sa diction, qui nous rappelle que son compatriote Bernard Kruysen fut l’un des meilleurs interprètes de Poulenc ; c’est avec une immense délicatesse qu’il phrase les vers d’Apollinaire dans Calligrammes.
 
Parmi les autres anglophones réunis par Signum Classics, tous ne maîtrisent pas également la prononciation du français. Des r un peu trop roulé au gazouillis incompréhensible, en passant par les e accentués ouverts quand ils devraient être fermés et vice-versa, tous les degrés possibles sont ici représentés. Mais cela n’est finalement pas le plus important ; même quand voyelles et consonnes sont fort bien articulées, et ce qui manque trop souvent, c’est une fois de plus l’esprit, qui ferait préférer des chanteurs moins bien dotés par la nature, mais ayant plus d’affinités culturelles avec le compositeur. La bien-chantante Lorna Anderson est une soprano bien pâle pour chanter les polissonneries poétiques ou Louise de Vilmorin, et comment pourrait-elle une seconde rivaliser avec Yvonne Printemps dans « A sa guitare » ? (Fort heureusement, c’est à Dame Felicity qu’échoit la valse « Les chemins de l’amour »). « Fêtes galantes », des Deux poèmes de Louis Aragon, l’oblige heureusement à sortir de sa réserve. Et quand la plus-value vocale est loin d’être évidente, qui irait préférer les vilains nasillements et les t soufflés de Robert Murray qui chante comme la tasse anglaise de L’Enfant et les sortilèges ?
 
Lisa Milne a un joli timbre et des inflexions charmeuses, qui changent agréablement de certaines voix acides dont la France avait jadis le secret, et qu’on apprécie en particulier dans son interprétation de Fiançailles. Sarah Fox se tire brillamment des Airs chantés, un des rares recueil de mélodies où Poulenc sollicite l’agilité vocale et l’extrême aigu. Jonathan Lemalu est en revanche pénalisé par une articulation trop molle et trop confuse, surtout dans le grave. Quelle idée d’avoir partagé entre lui et Lorna Anderson (et réparti sur deux disques !) les quatre cocasses chansons sur des textes de Jean Nohain !
 
Partenaire privilégié des plus grands récitalistes d’aujourd’hui, Malcolm Martineau apporte à chacun un soutien idéal, et son jeu pianistique ne saurait évidemment attirer les reproches dont font l’objet certains des chanteurs réunis dans cette intégrale.
 
 

 

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