Brava !

Susan Chilcott in Brussels

Par Sophie Roughol | jeu 29 Janvier 2009 | Imprimer
 
C’est par une soirée consacrée à Shakespeare en compagnie de l’actrice Fiona Shaw que Susan Chilcott fit ses adieux à la Monnaie, en 2002, après une carrière démarrée sur les mêmes lieux en 1994 en remplaçant au pied levé la titulaire du rôle d’Ellen Orford dans Peter Grimes. Cette scène avec laquelle elle fut en compagnonnage constant, au-delà de la simple relation classique entre artiste occasionnelle et équipe de production, devait marquer par un geste particulier son hommage à la chanteuse disparue en 2003. Le label Cypres s’y associe et rassemble quelques extraits de prestations bruxelloises, se tirant assez bien de ce que l’exercice a de périlleux, car à vouloir tout dire, tout montrer d’un talent tel que celui-là, on doit trancher dans le vif et forcément regretter les compromis nécessaires, au risque de la frustration. On aurait peut-être aimé, la durée du disque (57’) le permettait, un peu plus du Wintermärchen de Boesmans, ou même du Peter Grimes. Pour autant le choix du live en hommage est l’évidence même : quel meilleur contexte que la scène, même si l’image manque ici cruellement, pour juger de la présence, de la magie d’une femme comme Susan Chilcott ?
 
 
Susan Chilcott, c’était d’abord une attitude, faite d’harmonie, d’une rencontre de contraires parfaitement maîtrisée. Une sensualité radieuse, et un contrôle total ; une fêlure mélancolique, et une force positive ; une voix capable de – presque – tout endosser du répertoire, et un choix draconien des rôles abordés : une vingtaine quand même en quinze ans de carrière, de Musette au Scottish-Opera-Go-Round en 1987, à Jenufa au Welsh National Opera, le dernier. Et quand le choix était fait, une volonté inébranlable de s’y tenir sans barguigner, jusqu’au dernier, hélas symbolique, celui de Blanche de La Force s’avançant vers la mort, à Amsterdam, en 2003. Il n’y eut ainsi qu’une Comtesse, et d’ailleurs bien peu de Mozart, et du bel canto avec des pincettes… Mais pour ce qui n’eut pas lieu, combien de trésors légués !
 
Les premier de ces trésors, ce sont les rôles puisés chez Britten : Ellen de Peter Grimes, et pas seulement parce que ce fut le sésame international, et la Gouvernante du Tour d’Ecrou. De la fameuse production de Peter Grimes en 1994, mise en scène par Willy Decker, sont extraits l’aria “Embroidery…” et le duo avec Grimes dans l’Acte I, « TheTruth, the Pity and the Truth »: la belle ampleur de registre donne des graves chaleureux dont l’émission limpide n’a rien à envier aux aigus, une diction superlative, une ligne de chant fermement tenue, une ferveur dans le duo qui pose l’interlude dans du velours. Quant au Tour d’Ecrou, il faut avoir entendu ce legato transcendant dans “How beautiful it is”.
 
 
Actrice accomplie, Susan Chilcott ne pouvait être qu’un verdienne convaincante. Les extraits d’Otello proposés ici sont pourtant inégaux. Chilcott-Desdémone seule, dans la Chanson du Saule, offre quatorze minutes d’acuité dramatique qui jamais ne perturbe une ligne vocale souveraine. Elle inspire non seulement le public, que même au disque on sent suspendu, interdit, mais aussi un Pappano éloquent, amoureux, et les porte littéralement vers un Amen déchirant. Le duo avec Vladimir Galouzine oblige hélas à redescendre un peu… sur terre, notamment dans le finale « A terra ! », l’effervescence de tous obligeant Chilcott à lancer des aigus triomphants mais vides de sens. En même temps, qu’y faire d’autre ?... La démonstration vaut alors pour autre chose, la direction de Pappano, nerveuse et exigeante. Dans le duo « Già nella notte densa », bien plus satisfaisant, Galouzine, pourtant valeureux vocalement, peine à se hisser au niveau d’une partenaire bien plus subtile dans son incarnation. Il chante, elle vit.
  
 
Les deux courts extraits du Compositeur de l’Ariane à Naxos de Richard Strauss, malgré un enregistrement défaillant qui restitue tous les jeux de scène, manifestement nombreux, montrent une chanteuse plus fiévreuse et désunie. Ceci expliquant peut-être cela. Les aigus de « Seien wir Wieder gut ! » sont pourtant toujours aussi sûrs. Enfin, retour à l’ineffable, avec l’opéra de Boesmans, Wintermärchen, lors de sa création à La Monnaie. Trois minutes bien courtes mais qui devraient suffire à donner envie de découvrir la totalité de l’œuvre, et qui offrent à nouveau ce qui faisait de Susan Chilcott une personne inoubliable : la générosité, de caractère comme de chant, la sérénité que donne un travail abouti et une nature positive, et qui lui permettait d’investir les personnages offerts sans demi-mesure, d’une voix lumineuse, d’un ton noble, jamais forcé.
 
Sophie Roughol
 
 

 

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