La plus patiente des intégrales

Bach Kantaten N°28

Par Yvan Beuvard | lun 16 Septembre 2019 | Imprimer

Un peu comme ce que réalisaient pour la radio de Leipzig Günther Ramin, puis Hans-Joachim Rotzsch avec le Thomanenchor, depuis 2006,  la Fondation Bach de Saint-Gall produit régulièrement une cantate nouvelle, ce qui conduira à une intégrale étalée sur 25 ans. Nous en découvrons le 28ème volume… A quoi bon, s’interroge-t-on au premier abord ? Les intégrales se sont multipliées, et, en dehors d’elles, les enregistrements de cantates isolées. Le programme surprend : ce que l’on connaît sous le nom de motet (« Jesu, meine Freude »), ici appelé cantate (à l’inverse de la cantate 118, qui relève du motet allemand), est encadré de deux d’entre elles, qui ne sont pas parmi les plus jouées.

La première cantate enregistrée, « Wo soll ich fiehen hin », est une méditation sur le péché et sa rémission. Depuis le grand chœur d’ouverture, avec cantus firmus aux sopranos doublées par la trompette, jusqu’au choral final, nous sommes sous le charme : récitatifs au continuo inventif, léger et clair, arias de ténor et de basse d’une aisance et d’une expression rares, toujours ça avance, avec une vie intérieure manifeste, et une illustration magistrale du texte chanté. Les solistes sont remarquables. Raphael Höhn est un ténor lumineux. La voix est longue, égale, à l’émission fluide, toujours intelligible. Manuel Valser, la basse, nous vaut une aria brillante, avec trompette. L’orchestre et ses solistes (celle-ci, l’alto, qui illustre parfaitement la « göttliche Quelle », intarissable ; le hautbois) n’appellent que des éloges.

« Jesu, meine Freude », le plus connu des motets, dans l’esprit de la variation chorale, est redoutable par son exigence. Sans surprise, l’interprétation que nous offrent le chœur de la Fondation Bach et son continuo ne dérogent pas à la tradition. Les tempi sont cohérents, les équilibres constants, la fugue conduite avec exigence. Les deux trios, confiés à des solistes du chœur apportent la fraîcheur attendue. Quant à la berceuse paisible du « Gute Nacht o Wesen », privée des basses, elle trouve les couleurs les plus justes. Un travail soigné, consciencieux, qui, sans ambitionner de rivaliser avec les réalisations de référence, n’en mérite pas moins le détour.

La cantate 157 « Ich lasse dich nicht, du segnest mich denn » fut écrite pour un service funèbre avant d’être intégrée au calendrier liturgique (fête de la purification). Sans relation avec le motet à double chœur longtemps attribué à Johann Sebastian avant d’être restitué à Johann Christoph, elle s’ouvre, de façon insolite par un duo canonique entre ténor et basse, accompagnés par trois instruments (flûte, hautbois et violon). Deux arias, pour chacune de ces voix, avec un récitatif intercalé, et un choral final suffisent à Bach pour développer un programme extrêmement riche. Le premier air, où le hautbois d’amour dialogue avec le ténor, est très imagé, riche en figuralismes. La seconde, pour basse, flûte, violon et continuo est d’une forme singulière, avec récitatif et arioso. Georg Poplutz et Stephan MacLeod, aguerris à ce répertoire, en donnent une version exemplaire. Les brèves improvisations de l’orgue ponctuent les phrases du choral final.

La réussite de ce CD doit être attribuée à Rudolf Lutz, directeur artistique de la Fondation Bach de Saint-Gall depuis 2006, initiateur de cette intégrale. Fils de pasteur, il a certainement baigné dans l’hymnologie de la Réforme dès son plus jeune âge. La compréhension intime des textes qui sous-tendent leur illustration est manifeste : chaque mot, chaque expression a son poids, son phrasé le plus juste. Le continuo, toujours clair, léger, tranche avec certaines lectures connues. L’équipe constituée en remontrerait souvent à des formations prestigieuses : d’un parfait équilibre, avec une écoute mutuelle et une intimité à l’œuvre du Cantor, chanteurs et instrumentistes forment un ensemble remarquable.

Le livret d’accompagnement, en allemand et en anglais, particulièrement riche, est exemplaire, comportant, outre les textes chantés, une introduction spécifique à chaque oeuvre.

 

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