Luxe, calme et probité

Arie per la Cuzzoni

Par Bernard Schreuders | ven 05 Février 2016 | Imprimer

« Coup d’audace ou métamorphose ? » Ni l’un, ni l’autre, serions-nous tenté de répondre à la question, un rien provocatrice, qui nous venait à l’esprit en découvrant que cet Amour délicieux mais encore vert aperçu dans les bocages de Rameau voulait s’approprier l’héritage de Francesca Cuzzoni, star légendaire de la scène londonienne. A l’écoute de l’album de Hasnaa Bennani, un pressentiment, jubilatoire et vivace, se fait jour : celui d’assister à la naissance non pas d’un rossignol de plus, mais d’abord d’une musicienne qui risque de faire beaucoup parler d’elle dans les prochaines années. Avant même d’admirer le phrasé ou le style, nous nous sommes abandonné sans vergogne au péché de gourmandise, ensorcelé par la beauté intrinsèque du timbre. Les rabat-joie s’empresseront de nous ramener les pieds sur terre en soulignant que la voix n’est pas toujours suffisamment connectée, qu’elle doit gagner en focus et en tonus, certes, mais Händel bénéficie rarement de cette opulence, de cette lumière profuse, alors si la marge de progrès est bien réelle, puisse Hasnaa Bennani s’épanouir chez le Saxon avant que d’aborder d’autres rivages.

Outre quelques récitals oubliables et d’ailleurs oubliés (Lisa Saffer, Simone Kermes, …), l’âpre rivalité qui opposait la délicate Francesca Cuzzoni à la volcanique Faustina Bordoni a aussi inspiré aux producteurs l’une ou l’autre joute, précipitant sur le ring la Kermes (Cuzzoni) et la Genaux (Bordoni) après l’improbable duel, à fleurets mouchetés, des graciles Emma Kirkby et Catherine Bott. Hasnaa Bennani et Peter Van Heyghen, à qui revient l’idée de ce florilège emprunté aux rôles sinon créés, du moins interprétés du vivant de Händel par la Cuzzoni, sortent volontiers des sentiers battus, limités ici à trois extraits de Giulio Cesare et Rodelinda. La chanteuse n’est pas la première à s’emparer du fougueux « Scoglio d’immota fronte » de Bérénice (Scipione), mais bien peu, en revanche, donnent le « Falsa imagine » de Teofane (Ottone), épure admirable surtout célèbre pour l’anecdote rapportée par Mainwaring – Händel aurait menacé de défenestrer la diva qui refusait de chanter cette page trop simple pour la mettre en valeur.

De Tamerlano, opus majeur mais, sans doute en raison de sa noirceur, nettement moins populaire que Giulio Cesare ou Rinaldo, les interprètes ont retenu l’air d’Asteria « Non è più tempo », sommet d’ironie qui toutefois, privé de son contexte, perd un peu de son sel. Des incursions dans Alessandro, Admeto, Siroe et Tolomeo complètent un parcours singulier et forcément subjectif. Si certains choix surprennent, comme celui de retenir « Or mi perdo di speranza » (Siroe) quand Laodice hérite de la poignante sicilienne « Mi lagnerò tacendo », c’est avant tout affaire de goût. Une fois n’est pas coutume, l’orchestre se réserve plus d’un tiers du disque, enchaînant même quatre plages successives (ouverture de Tolomeo, « ballo di Larve » d’Admeto, sinfonie d’Admeto et de Scipione), autant d’occasions d’apprécier la sonorité flatteuse et la probité stylistique de Muffatti sans doute un peu trop lisses.

Excellant avant tout dans le pathétique et le gracieux, la Cuzzoni se frottait nettement moins à la pyrotechnie ; Händel savait pourtant tirer profit de la facilité de son organe et lui destina quelques jolis numéros de voltige. Le chant de Hasnaa Bennani n’affiche pas encore assez d’aisance, de feu, de nerf (« No, più soffrir non voglio ») pour libérer le potentiel des élans virtuoses, mais laissons-lui le temps d’affermir sa technique, de mûrir. Interrogée à propos de l’ornementation, elle nous confiait ne pas écouter les autres et, de fait, elle n’imite personne, distillant avec parcimonie des embellissements originaux qui respectent le caractère de chaque pièce. Et nous touchons ici à l’essentiel : là où d’autres se griseraient de leur don, dans un geste ostentatoire, Hasnaa Bennani se fond dans la musique et la sert avec l’humilité des grands. Il n’en reste pas moins difficile de déterminer ce qui parfois, dans un lyrisme retenu (« Se pietà di me non senti »), relève de la sensibilité de l’artiste, de son quant-à-soi, et de la jeunesse, du relatif manque d’expérience. La scène viendra sans aucun doute nourrir l’interprétation, car même en studio, même pris isolément, un air peut être incarné, et la complexité des affects restituée, comme l’angoisse et la douce sidération de Rodelinda (« Se’l mio duol non è si forte »). 

 

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