A l'ombre des filles-fleurs

Art Nouveau, Songs by Strauss, Zemlinsky, Ravel, Respighi

Par Laurent Bury | lun 01 Avril 2013 | Imprimer
 
Avec ce qui est déjà son second disque, la jeune soprano roumaine Teodora Gheorghiu ne prétend pas défricher des territoires inexplorés, ni révolutionner le monde du récital, mais offrir un bouquet de mélodies point trop fréquemment enregistrées, ce qui n’est déjà pas si mal. L’appellation Art Nouveau, elle est la première à le reconnaître, ne renvoie à peu près à rien au sens musical, mais elle fait ici écho à ces héroïnes dessinées par Mucha ou Grasset, à ces nymphes aux longues chevelures et constellées de fleurs, l’association entre femme et nature étant un des points communs qu’on pourrait trouver dans ces différents textes mis en musique entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe. Pour être très précis, la fourchette chronologique va exactement de 1888 à 1918, le grand écart étant accompli par Richard Strauss, dont on trouve réunis ici des mélodies de jeunesse et des œuvres de maturité, ce qui s’entend très nettement. Autant les « Chants d’Ophélie » tirés des 6 Lieder op. 67 sont stupéfiantes de maîtrise, véritables scènes d’opéra en miniature, autant les Mädchenblumen restent des pièces plus convenues, à l’exception peut-être de la deuxième des quatre. Néanmoins, pour une chanteuse qui s’apprête à interpréter Zerbinette à Glyndebourne en juin prochain, Strauss devait constituer le noyau central du disque, comme l’explique la plaquette d’accompagnement. Teodora Gheorghiu peut y montrer la virtuosité qui était l’argument fondamental de son premier disque, conçu comme un hommage à Anna De Amicis, en y associant cette fois une émotion plus directe, plus frémissante que ne l’autorisaient les extraits d’opera seria. Mieux que les héroïnes de Mozart, Gluck ou Jommelli, Ophélie permet à la sensibilité de l’interprète de se manifester indépendamment des acrobaties vocales, et l’on pressent ce que la soprano pourra apporter dans Ariane à Naxos.
Le Zemlinsky de 1898 nous ramène aux œuvres de jeunesse, avec un compositeur dont l’écriture lyrique ne devait réellement s’affirmer qu’à partir des années 1910. Cycle charmant que ces six valses chantées sur des poèmes populaires toscans, mais d’un intérêt assez anecdotique. Les Mélodies populaires grecques de Ravel sont d’une tout autre tenue, on s’en doute, notamment grâce à la discrétion toute relative de leur « arrangeur ». Teodora Gheorghiu y déploie une belle énergie et un excellent français. Retour aux premiers essais dans le domaine de la mélodie avec quelques-unes des toutes premières tentatives de Ravel dans ce domaine : la « Ballade de la reine morte d’aimer » date de 1893, restée inédite jusqu’en 1975, est bien l’œuvre d’un émule de Satie dont la personnalité ne s’était pas encore trouvée. Dix ans après, avec « Manteau de fleurs », on reconnaît déjà Ravel, malgré la niaiserie du texte (on pourrait croire avoir affaire à une parodie) dû à Paul-Barthélémy Jeulin, plus connu sous le pseudonyme de Paul Gravollet (dont on trouve quantité de poèmes mis en musique dans le Solfège des solfèges) : pour son volume Les Frissons, publié en 1905, ledit Gravollet avait demandé des mélodies à Debussy, Vincent d’Indy, André Caplet, Charles Lecocq, Charles-Marie Widor, Henri Busser, Cécile Chaminade, Xavier Leroux et d’autres encore, aréopage qui laisse rêveur, malgré la bêtise des poèmes. Si « Rêves » appartient à la dernière période créatrice du compositeur, avec son usage subtil de la dissonance et ses jeux sur la tonalité, « Tripatos » nous ramène à la Grèce et aux rythmes populaires. Dans un tout autre climat musical, c’est un Resphighi parfaitement maître de ses moyens qui livrait en 1917 les cinq mélodies formant le cycle Deità silvane, dont le paganisme joyeux renvoie au monde de Pierre Louys, pour le texte du moins, la musique n’ayant guère à partager avec les Chansons de Bilitis. Même si elle n’a jusqu’ici guère en commun avec l’univers de Puccini, Teodora Gheorghiu y révèle de réelles affinités avec cette musique post-verdienne, où le jeu pianistique élégant de Jonathan Amer la seconde intelligemment, concluant par une touche de mystère un récital séduisant et très habilement agencé.
 
 

 

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