Incandescent

A due alti

Par Bernard Schreuders | mer 23 Mai 2018 | Imprimer

A défaut d’encourager la redécouverte de ses opéras, nous aurions pu croire que l’album Mission de Cecilia Bartoli aurait suscité un regain d’intérêt pour les duetti da camera d’Agostino Steffani, mais il n’en fut rien. Portés aux nues et diffusés de son vivant à travers toute l’Europe, ils ont pourtant davantage retenu l’attention des historiens de la musique que sa production théâtrale ou son œuvre sacré. Fin connaisseur du genre, qu’il a abordé et enregistré à plusieurs reprises comme chanteur (Gasparini, Haendel, Marcello, Steffani), Claudio Cavina a sans nul doute guidé ses jeunes collègues, Filippo Mineccia et Raffaele Pe, dans la confection du programme de cette fort belle anthologie où il les accompagne à la tête d’une poignée de musiciens de La Venexiana. S’ils pouvaient difficilement ignorer la contribution, déterminante, de Steffani, ils n’ont retenu qu’un seul duo (Io mio parto), empruntant également à Bononcini ainsi qu’à Haendel et gravant en première mondiale des pages inédites de Benedetto Marcello et Cristofaro Caresana.

Contrairement aux cantates à voix seule de la même période, dont les références abondent au sein de la discographie, les duetti da camera ne semblent guère intéresser les chanteurs. D’aucuns préfèrent sans doute briller seuls que devoir partager l’affiche avec un collègue, mais c’est ignorer les puissants sortilèges qui naissent de l’entrelacs des voix dans des pièces que leurs auteurs sont loin d’avoir bâclées. C’est aussi méconnaître un répertoire qui comporte souvent, à l’image du très emblématique Lamento de Caresana sur deux yeux qui ne peuvent se voir (cela ne s’invente pas !), d’amples airs solistes. Les œuvres défendues par Raffaele Pe et Filippo Mineccia laissent entrevoir, sans l’épuiser, l’éventail des possibilités qu’offrent les duetti da camera, du moi poétique qui se dédouble musicalement jusqu’aux amants dont, par le truchement de l’écriture en imitation, le conflit semble se résoudre dans un même chant fusionnel.

Fusionnel : le terme, prévisible, pour ne pas dire convenu s’agissant de duos, n’allait pourtant pas de soi, au contraire, face à des vocalités à ce point dissemblables. Tout oppose l’organe léger et flûté de Raffaele Pe, contre-ténor d’école anglaise qui répugne à quitter le falsetto, au contralto très dense, sombre et charnel de Filippo Mineccia, voce mezzana dirait René Jacobs, qui ose d’abrupts passages en poitrine. Or, est-ce l’émulation réciproque ? Non seulement les artistes communient dans la douleur ou l’amertume comme dans l’ardeur jubilatoire ( « Felice che vi mira » ), mais leurs timbres se mêlent avec bonheur. William Christie avait déjà célébré avec succès le mariage de la carpe et du lapin en réunissant Max Emanuel Cencic et Philippe Jaroussky, dont les instruments comme les sensibilités réussissaient à s’accorder. Cependant, ils donnaient surtout dans le galant, le fleuri et la voltige quand Filippo Mineccia et Raffaele Pe évoluent sur le terrain de la passion, exacerbée, le plus souvent malheureuse et contrariée.

Nous n’avions encore jamais entendu des accents aussi pénétrants (Io mi parto, Steffani), une telle intensité expressive dans des duetti da camera. Le rapport au texte, à la chair des mots, à la prosodie est, certes, essentiel et les Italiens prennent ici un avantage certain, mais il ne suffit pas à expliquer ce qui doit aussi relever de l’inspiration et de l’imagination de l’interprète. Sara Mingardo et Lucia Napoli ont également jeté leur dévolu sur « Sempre piango/sempre rido, et dir non so » de Bononcini, mais leur chant ne nous étreint pas, il ne nous prend pas à la gorge dès les premières mesures et ne distille pas cette infinie mélancolie qui achèvera de nous submerger lorsque les voix se retrouveront une dernière fois. Même chez Haendel, dont certains duetti ont connu plusieurs gravures, comme le « Caro autor di mia doglia » retenu par Raffaele Pe et Filippo Mineccia (Le Concert d’Astrée, la Risonanza), mais où la tiédeur prévalait, nous désespérions de découvrir cette urgence, cette fébrilité qui font toute la différence et animent enfin le discours.

Inédite, la cantate de Bononcini « Per la morte di Ninfa » met en valeur les qualités déclamatoires de Raffaele Pe et son sens du drame, alors que « Lasciami un sol momento » expose Filippo Mineccia à une comparaison délicate. Il y apparaît moins impliqué que dans ses autres échappées en solitaire et demeure à la surface des notes dans la première aria dont Gérard Lesne, malgré son goût pour les joliesses ornementales, libérait le lyrisme. En outre, la vocalisation de l’alto italien manque de souplesse dans la seconde aria où son aîné affichait une autre aisance et plus d’éloquence. Toutefois, il s’agit là d’une réserve mineure, tant ce disque rend justice, comme aucun autre avant lui, à un genre auquel les artistes, jeunes ou moins jeunes d’ailleurs, seraient bien avisés de se frotter, ne serait-ce que pour élargir leur horizon et se constituer un répertoire original. Un mot encore, pour saluer l’accompagnement, tout en sobriété, mais élégant des instrumentistes de La Venexiana et le soin apporté à la réalisation des préludes, improvisés dans le style de l’époque ou empruntés à des partitions contemporaines (Grieco, Haendel, Scarlatti).     

 

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