Recette du Capriccio à la dresdoise

Capriccio - Dresde

Par Yannick Boussaert | dim 16 Novembre 2014 | Imprimer

Une pièce montée repose sur un subtil alliage de ses composés, a fortiori quand la recette est celle présente dans le testament de son auteur. Il faut une structure ferme, de l’onctuosité, du sucre et une pointe d’acidité. Dans cet art-là, la Staatskapelle de Dresde et son directeur musical Christian Thielemann sont passés maitres. Et c’est entouré d’un cast irréprochable, où brille la moire d’une Renée Fleming, qu’ils jouent Capriccio de Richard Strauss.

Seule ombre sur cette friandise de taille : le dressage, comprendre la mise-en-scène signée par Marco Arturo Marelli, qui ne s’aventurera pas plus loin que le premier degré d’une direction d’acteur guère inspirée. Le décor unique blanc en demi-cercle, coupé en son centre par un puits de lumière rond en verre, ne permet que les mêmes entrées et sorties, laissant penser que salon, jardin, cuisine, salle de répétition et autres lieux du livret n’ont pas de place définie. Pire, ce lieu est souvent blafard dans une lumière crue, il faut dire assez laide. Le rideau rouge de la scène reste présent pendant toute la durée de cette « conversation en musique en 1 acte ». Il encombre plus qu’il ne fait sens, même quand les chanteurs italiens (moyennement interprétés) s’en servent pour leur petits numéros ou que le majordome le referme sur le dernier accord.  Comme on regrette la profondeur, les jeux de miroirs entre la scène et la salle, les mises en abymes successives et fécondes (andante con moto) de la production de Robert Carsen. Déjà Renée Fleming y officiait lors de la création en 2004.

Si la présentation laisse sur sa faim, le gâteau est lui succulent. Christian Thielemann en cisèle délicatement la structure, avec patience, avec calme, avec méticulosité… à tel point que le son de l’orchestre parait presque diaphane. La mise en place est de prime abord analytique, chaque élément vit séparément et chaque anecdote musicale, chaque pasticcio est mis en valeur. Cependant que la main gauche du chef met en sourdine le volume global. Difficile de gouter cette esthétique immédiatement, elle demande un temps d’adaptation. Rapidement toutefois on perçoit que la conversation vit pleinement dans l’adéquation des tempi aux scènes et que tous les pupitres fusionnent dans un continuo discret. A compter de l’andante con moto avant la scène finale, la symbiose est parfaite, entre le soin du détail – nécessaire devant une partition aussi riche – et la ligne musicale.

Renée Fleming dès lors, peut promener sa Comtesse. Sa marche est un peu raide à son entrée, la voix demandant quelques minutes pour se chauffer. Mais d’un rôle qu’elle fréquente régulièrement, celle qui a annoncé son retrait progressif des scènes mondiales, viendra très vite habiter le plateau d’une voix qu’on ne lui connaissait pas. « Double-crème » n’est plus que simple : le miel du timbre a gagné une certaine pointe d’agrumes. De cette fragilité nouvelle, l’interprète sait faire merveille. La scène finale la transporte, elle incarne Madeleine peut-être comme elle l’a rarement fait. On voudra d’ailleurs les entendre ces Madeleine et autres Maréchale que Renée Fleming donnera sans doute avant de tirer sa dernière révérence. Elles feront surement maintenant partie de celles qui se mirent moins dans leur miroir qu’elles n’y cherchent l’éclat subreptice d’un autre temps ; et leurs soupirs discrets devant cette mystérieuse disparition n’en est que plus déchirant.

Les petits rôles nombreux, tous bien tenus, côtoient cette soirée-là des solistes qui ont ceci de particulier qu’ils mènent une carrière internationale pavée de succès. Pourtant ce soir un esprit de troupe règne sur le plateau, un esprit propice à la réalisation de notre recette dresdoise. Prenons Georg Zeppenfeld qui n’a pas perdu une once de son charisme de la veille en passant dans le registre comique. Le long monologue de La Roche lui vaudra même les applaudissements de la salle. Ajoutons Daniela Sindram toute de fourrure vêtue et d’assurance vocale, qui, pour un peu éclipserait la maitresse des lieux. Christoph Pohl, Comte certes truculent, lui donne la réplique, quoiqu'il soit peut-être plus faible vocalement.
Reste à distribuer les deux facettes de l’aporie : qui du poète ou du musicien l’emporte ? Adrian Eröd déjà entendu en Olivier à Paris lors de la dernière reprise ne manque certainement pas de charme. Le baryton est sans faille vocale, avec un timbre reconnaissable immédiatement, de même que sa manière de prêter attention au texte. Dommage que les armes évidentes de la musique reviennent à son rival Steve Davislim qui compose un Flamand à la ligne vocale agréable et à l’aigu facile.

 

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