Neiges éternelles

Canons d’hiver - Paris

Par Alexandre Jamar | mer 29 Janvier 2020 | Imprimer

Les frimas hivernaux apportent toujours avec eux leur lot de concerts thématiques : une inévitable avalanche de Casse-noisettes, Voyages d’hiver et de Hänsel et Gretel dévaste tout sur son passage, et fait passer au public l’envie de revoir un seul flocon jusqu’à la saison prochaine. Heureusement, il y a des programmateurs plus curieux que d’autres. Ainsi, s’il était bien question de neige au dernier concert de l’Ensemble intercontemporain, celle-ci est évoquée au travers d’œuvres rares et contrastées.

Grand Nord oblige, la compositrice Kaija Saariaho ouvrait le concert avec Lichtbogen, composée après avoir été témoin d’une aurore boréale. On savoure avant tout une pièce qui prend le temps de poser les choses. Le matériau s’enchaine de façon fluide et progressive, et l’écriture instrumentale oscille volontiers entre son et bruit. L’électronique (manipulée en direct par la compositrice) enveloppe les neuf instruments d’un halo résonnant contribuant activement à la dramaturgie de la pièce.


© EIC

Par contrastes, les Cinq canons sur des textes latins de Webern paraissent un peu maigres. Il faut dire que l’instrumentation (deux clarinettes et une soprano) ne fait pas la part belle aux résonances confortables auxquelles la première partie de concert nous avait habitué. L’écriture vocale est assez escarpée, et l’on sent que Yeree Suh reste prudente : les graves ne passent pas toujours, et le suraigu n’est encore qu’esquissé. L’effectif plus généreux des Cinq Lieder spirituels la montrent déjà plus assurée, et l’on savoure sa diction allemande impeccable, ainsi que la direction très sensible de Matthias Pintscher. C’est dans les Lieder und Schneebilder du directeur musical de l’ensemble que se révèlent pleinement les capacités de la chanteuse. L’écriture vocale est moins ingrate que celle de Webern, et la soprano dispose volontiers des accents lyriques pour faire valoir la qualité de son aigu (cristallin dans le piano, brillant dans le forte).

Plat de résistance d’un copieux concert, Schnee était probablement la pièce la plus attendue. Bien que peu fêté en France, Hans Abrahamsen n’est pas non plus inconnu du public parisien, qui découvrait en 2019 son Let me tell you défendu par Barbara Hannigan. Schnee est une œuvre à part dans la production du compositeur, peut-être sa plus radicale jusqu’à présent. Dans cette pièce qui dure tout de même une heure, le matériau est réduit au strict minimum. Cette ascèse n’empêche aucunement une beauté plastique manifeste : harmoniques de cordes au bord du silence, scherzo enjoué avec un piano délicatement préparé, autant de subtilités instrumentales qui confèrent à la pièce toute sa saveur.

Malgré une entrée en matière encore timide, les musiciens de l’Ensemble prennent peu à peu confiance, et le public avance dans le paysage enneigé qui se déroule tout au long de la pièce.  Manifestement touché par l’écoute attentive du public, Matthias Pintscher remercie autant les musiciens que la salle. Nous lui retournons ses remerciements, tant la musique de Hans Abrahamsen mérite une plus large reconnaissance en France.

 

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