Magnificemus in laude

Campra, Requiem - Dijon

Par Yvan Beuvard | jeu 21 Novembre 2019 | Imprimer

Au cœur d’une tournée commencée à Lille, poursuivie à Luxembourg et Versailles, avant Cologne, Essen et Berlin, Dijon retrouve Emmanuelle Haïm et son Concert d’Astrée, pour trois chefs-d’œuvre du baroque français. Les occasions de les écouter au concert sont rares, même si nombreux en furent les enregistrements que les amateurs connaissent bien. Deux grands motets, le plus célèbre de Rameau (In convertendo), et un des plus spectaculaires de Mondonville (In exitu Israel), ouvrent le programme, qui s’achève sur le Requiem de Campra.

Malgré son renom, le grand motet de Rameau ne souffre que d’une chose : sa composition relève de styles par trop divers, nuisant à l’unité de l’œuvre. Ainsi, le « Laudate nome, Dei » et les « Laudemus » qui lui répondent ressortent du langage opératique, et tranchent avec l’expression de l’espoir de libération des captifs, leur supplique à Dieu et leurs louanges. Le Concert d’Astrée lui donne l’animation souhaitée, comme la force expressive, cependant, la comparaison – inévitable – avec l’œuvre suivante ne tourne pas à son avantage. Avec le In exitu Israel, de Mondonville, on est à l’opéra. Le « fièrement et sans lenteur » qui l’ouvre avec bonheur nous entraîne délibérément au théâtre. Le « Mare vidit et fugit », spectaculaire à souhait, servi par un chœur comme un orchestre superbes, ainsi que les numéros suivants sont un régal. Les musiciens exultent, le bonheur se lit sur les visages des chanteurs, et il est sûr que ceux du public reflètent une joie profonde : les acclamations qui saluent longuement cette lecture inspirée l’attestent.


Le Concert d'Astrée à Dijon © YB

Le Requiem de Campra que nous propose Emmanuelle Haïm tire sa grandeur de sa vigueur comme de sa poésie, très loin de ce qu’offrait Hervé Niquet (avec flûtes et hautbois par quatre, auquel il joignait deux théorbes) pour une vision somptueuse, lullyste et théâtrale avant tout, loin aussi du maniérisme pratiqué par Gardiner, puis Christie en leur temps. Marie Perbost rayonne. La voix est sonore, bien timbrée, stylée comme agile, aux qualités d’articulation exemplaires. C’est dans l’In exitu Israel de Mondonville que sa virtuosité est la plus sollicitée : un feu d’artifice peu commun à l’église. Les voix d’hommes, toutes aguerries au baroque français, forment un ensemble remarquable, en témoigne le trio de l’Offertoire de Campra. Bien connu, Samuel Boden, haute-contre à la française, nous donne une leçon de phrasé, avec l’élégance attendue, même si d’aucuns ont parfois regretté une émission mesurée. L’autre taille, Zachary Wilder, également familier de ce répertoire, nous ravit par la souplesse de ses traits et par la rondeur du timbre. La basse-taille est Victor Sicard. Sa plénitude comme sa puissance sont au service d’une expression souveraine.  On le retrouvera bientôt ici-même pour le Requiem de Duruflé. Le « Converte Domine » de Rameau, le « Qui convertit petram » de Mondonville, où il dialogue avec le chœur, ses interventions dans le Requiem de Campra sont autant de moments de bonheur. A la liste des solistes, on n’oubliera pas d’associer Emmanuelle Ifrah, qui se joint à eux pour constituer le petit chœur (Campra), et dont la voix se marie idéalement à celle de Marie Perbost, tout particulièrement.

La direction d’Emmanuelle Haïm s’est assouplie tout en conservant son extraordinaire énergie. La gestique en est claire, démonstrative et efficace, qu’il s’agisse d’animer les passages les plus intimes comme les grandes polyphonies ou les tutti homophones. L’orchestre atteint à la perfection dans ses couleurs, ses équilibres, sa clarté comme sa puissance. Admirable est le chœur, ductile, précis, homogène, capable de prouesses dans sa dynamique comme dans son articulation.  

Un concert dont on sort profondément heureux.

 

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