La Fondation Richard Tucker dans la tourmente

Par Jean Michel Pennetier | mer 29 Juillet 2020 | Imprimer

Fondée à New-York en 1975, dans la foulée du décès prématuré du ténor américain, la Richard Tucker Music Foundation a été établie par sa veuve, ses enfants, des collègues et amis, dans le but de perpétuer la mémoire de l'artiste au travers d'aides à destination de jeunes chanteurs. Le premier lauréat en fut Rockwell Blake. Chaque année, à l'automne, le Gala Tucker est un événement pour les amateurs de jeunes gosiers. Parmi les autres chanteurs récompensés par la fondation, on peut citer, pour les plus familiers du public européens : Jamie Barton, Lawrence Brownlee, Eric Cutler, David Daniels, Joyce DiDonato, Susan Dunn, Michael Fabiano, Renée Fleming, Christine Goerke, Brandon Jovanovich, Jennifer Larmore, Richard Leech, Angela Meade, Aprile Millo, Lisette Oropesa, Nadine Sierra, Deborah Voigt, Tamara Wilson, Dolora Zajick... Les plus observateurs auront détecté les premices du scandale. Né en 1941, David est le deuxième des trois fils de Richard Tucker. Il a raconté ses relations parfois conflictuelles avec son père dans un livre, The Hard Bargain, où il explique comment il a refusé une carrière de chanteur pour poursuivre celle de chirurgien. Tout commence avec la triste mort de George Floyd, victime de violences policières, qui déclenche des manifestations à Minneapolis, qui dégénèrent en affrontements avec la police. Rapidement, des émeutes prennent le pas sur les manifestations pacifiques, à Los Angeles, Atlanta puis Washington, devant la Maison-Blanche. Plusieurs bâtiments prennent feu, dont l'église Saint-John, ainsi que des voitures... Des commerces sont pillés. C'est dans ce contexte que David Tucker commente un post du soprano Julia Bullock qui partageait sur son mur Facebook un article du Washington Post signalant l'incarcération d'émeutiers. Tucker écrit : « Très bien. Débarrassez-nous de ces voyous et peu m'importe où vous les enverrez. C'est une vérole pour notre société ».  En réponse à Julia Bullock, il complète : «​ La vraie violence vient de beaucoup de ces soi-disant manifestants pacifistes. Se produisant dans beaucoup de villes contrôlées par les Démocrates. Il serait temps que quelqu'un à poigne essaie d'écraser cette foule avant qu'ils ne détruisent et ne tuent davantage d'innocents. Bravo à Trump d'avoir envoyé les troupes fédérales. Malheureusement, la police a été castrée par les leaders de la gauche. Sortez-les de là (les manifestants) et expulsez-les ! Nous avons besoin de loi pour la justice et la paix dans nos rues ». Nous avons traduit le mot «​ thug », employé par Tucker, par «​ voyou », mais plusieurs sens peuvent y être rattachés. On peut légitimement penser qu'il n'entrait pas dans les intentions du docteur ophtalmologiste de comparer les manifestants aux adeptes de la déesse Kali qui étranglaient les voyageurs de manière rituelle. Par extension, «​ thug » désigne un voyou, une personne violente, voire un «​ casseur », sans considération raciale (Poutine a été régulièrement traité de «​ thug » aux Etats-unis, tant par des politiciens démocrates que républicains). Mais par une évolution plus récente, le terme désigne péjorativement une personne afro-américaine (il suffit de taper le mot sur Google Images pour comprendre...). Quel sens Tucker employait-il ? Pour le ténor afro-américain Russell Thomas, pas de doute : la preuve, le seul Noir distingué par la fondation fut John Brownlee en 2006. Ce à quoi Tucker répond : «​ Sortir la carte du racisme est un nouveau prétexte, bien commode pour s'attaquer aux standards d'excellence vocale ». Dans la foulée, la Black Opera Alliance publie une lettre ouverte réclamant le départ de Tucker. L'ex-lauréat John Brownlee qualifie les termes de Tucker de racistes, et se déclare pleinement solidaire des collègues qui se sont précédemment exprimés contre ces propos. Lisette Oropesa (lauréate en 2019) puis Stephanie Blythe (1999) et Jamie Barton (2015) condamnent également Tucker. Joyce DiDonato déclare qu'elle ne restera pas au board de la fondation tant que Tucker y restera. Finalement, Tucker se voit démis de toutes ses responsabilités par la fondation, et celle-ci prend soin de se désolidariser de ses propos, rappelant que celle-ci avait été bâtie grâce à l'héritage d'un chanteur Juif-américain désireux de combler la barrière des différences religieuses et culturelles. Dans une déclaration commune, Jeffrey Manocherian et Barry Tucker, respectivement chairman et president du board des directeurs de la fondation, assurent comprendre la colère qu'a pu causer David Tucker, et déclarent réfléchir à une nouvelle organisation, plus «​ inclusive » et équitable, sans toutefois s'aventurer à parler de discrimination positive. Prémonitoirement, The Hard Bargain peut se traduire par La Difficile Négociation.

 

 

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