Escargot de Bourgogne

Boesmans : Yvonne, Princesse de Bourgogne - Paris

Par Alexandre Jamar | mer 04 Mars 2020 | Imprimer

Jouer un opéra dont le personnage principal est quasi-muet n’est pas sans ironie un lendemain de 49.3. Alors que le discours de l’intersyndicale est toujours aussi vertement accueilli, on constate qu’une bonne partie du public rêve de voir des artistes laissant soigneusement leurs opinions aux vestiaires avant de rentrer sur scène. Des artistes serviables, muets et « mollichons », à l’image de la protagoniste de la soirée.

Créée en 2009, cette Yvonne, Princesse de Bourgogne proposée par Philippe Boesmans n’est certes pas la première transposition musicale de la pièce de Gombrowicz (Boris Blacher et Zygmunt Krause s’y sont essayés aussi), mais elle est probablement celle qui jouit de la postérité la plus confortable. Avec cinq projets scéniques précédents, le compositeur belge a eu le temps de se faire les griffes sur le velours de l’opéra. La musique de cette soirée est celle d’un créateur en pleine possession de ses moyens. Avec un sens aiguisé de la concision, Boesmans donne à chaque personnage une saveur particulière, et à chaque scène une tension et une atmosphère propre, si bien que les deux bonnes heures du spectacle filent avec aisance. La prosodie est traitée avec beaucoup de naturel, et l’on accepte sans broncher les quelques scènes où il faut se passer de sous-titres. L’orchestre plutôt léger dévoile une musique chatoyante, et qui ne se refuse aucun emprunt stylistique, tant que celui-ci reste au service du texte et de la dramaturgie.
Le dispositif scénique du librettiste Luc Bondy s’avère sobre et efficace : une cour, et une chambre. Mais il ne faut pas grand chose de plus, car le véritable intérêt de cette mise en scène réside dans la direction d’acteur à la truculence très soignée. Soulignés par les costumes amusants de Milena Canonero, les personnages sont tous caractérisés avec netteté, précision et humour.


© Vincent Pontet

Après un mandat à l’Ensemble Intercontemporain, Susanna Mälkki connaît tout à fait les possibilités et enjeux d’un orchestre réduit tel que celui de ce soir. Rassemblant instrumentistes et chanteurs sous une battue sans ambiguïté, elle souligne chaque geste avec une minutie tout à fait bienvenue. On regrette encore une certaine sobriété dans une partition qui n’est pourtant pas exempte de lyrisme ni d’humour. On retrouve ce dernier dans la prestation des choristes de l’Opéra de Paris, qui prouvent que l’on peut être tout aussi convaincant à dix qu’à cent.

L’avantage d’être joué à Garnier, c’est que l’on bénéficie bien plus facilement d’un plateau superlatif, tel que celui de ce soir. Des nombreux rôles brefs (impossible de les citer tous), on retient surtout le contre-ténor opulent et surprenant dans cette Deuxième Tante de Fernando Escalona. Il convient également de noter la prestation humble et noble de Guilhem Worms dans le rôle de l’Innocent. Loïc Félix est un Cyrille fringuant et très en voix, et constitue un excellent duo avec le Cyprien clair et brillant de Christophe Gay. Bien que tout à fait à l’aise dans une écriture vocale généreuse, Antoinette Dennefeld semble encore en dessous des possibilités scéniques du rôle d’Isabelle. A l’inverse, le Chambellan de Jean Teitgen est tout aussi convaincant par sa basse puissante que par son incarnation poilante d’un majordome pathétique. Le couple royal constitué de Laurent Naouri et Béatrice Uria-Monzon peut se targuer des mêmes qualités. Le premier impressionne par le naturel avec lequel il aborde les enjeux scéniques (un roi beauf, mais névrosé) et vocaux (un rôle puissant et physique) du Roi Ignace. La seconde est une Reine Marguerite empêtrée dans son étiquette ridicule, mais vocalement toujours souveraine comme en témoigne un pastiche de Gounod très en voix lors de la lecture de ses (mauvais) poèmes. En comparaison, Julien Behr semble un peu en retrait ce soir-là, se retrouvant facilement couvert par un orchestre plutôt discret. On constate cependant avec grand intérêt que son medium grave se développeavec une aisance quasi barytonnante, sans pour autant compromettre la brillance des aigus. On salue enfin la contre-performance de Dörte Lyssewski, qui prouve que l’on peut être le personnage principal d’un opéra en ne disant que trois mots de toute la soirée. Chaque action est reproduite comme sous Xanax, dans un portrait mollichon, anémique, mais certainement pas anodin de cette limace bourguignonne qu’est Yvonne.

 

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