Ludwig aimait Joseph

Beethoven, Cantate sur la mort de Joseph II

Par Dominique Joucken | lun 16 Mai 2016 | Imprimer

Nous sommes en 1790. Beethoven est âgé d’à peine 20 ans, et vit encore à Bonn. La nouvelle de la mort de l’Empereur Joseph II semble lui causer une émotion profonde car il est déjà très engagé dans des idéaux politiques de liberté et de démocratie que l’action du malchanceux Joseph voulait mettre en œuvre.

Avec enthousiasme, le tout jeune compositeur s’empare de la commande qui lui est passée par un groupe de notables de la ville, destinée à célébrer la mémoire du souverain avec un maximum d’apparat. C’est la première œuvre pour orchestre et voix de Beethoven. L'artiste est encore dans une phase de formation , mais « même s’il n’y avait pas de nom sur la page de titre, on ne pourrait parier pour un autre – tout est entièrement de Beethoven ! La beauté et la noblesse du pathos, le grandiose du sentiment et de l’imagination, la conduite des voix, la déclamation ! » ( dixit Brahms, cf Elizabeth Brisson, Guide de la musique de Beethoven, Fayard, p.42). Les premiers exécutants confirmeront involontairement l’opinion de Brahms, en refusant de jouer une œuvre d’une difficulté qui leur paraîtra insensée. Il faudra attendre 1884 pour une première publique. Et Beethoven réutilisera plusieurs lignes mélodiques dans son Fidelio, montrant la valeur qu’il accorde à ce premier essai, plein de feu et de sincérité.

Michael Tilson Thomas s’approprie la cantate avec le tact qui lui est coutumier. Voilà un musicien qui s’apparente à un jardinier, par la patience avec laquelle il travaille (21 ans à San Francisco, déjà) et par le soin qu’il apporte au polissage des lignes. Rien n’est trop bruyant, trop rapide ou trop lent, tout est pensé dans un équilibre souverain. Dans la dichotomie Apollon/Dionysos imaginée par Nietzsche, le chef américain a clairement choisi son camp. L’auditeur est confronté à un Beethoven tout en sérénité et en équilibre. Le San Francisco Symphony Orchestra joue le jeu, offrant des timbres d’une totale clarté. Des oreilles européennes pourront trouver l’ensemble un peu « lisse », mais le pari est tenu jusqu’au bout avec une cohérence qui force l’admiration. On aurait pu craindre qu’un chœur symphonique écrase la frêle carrure de cette partition, mais le San Francisco Symphony Chorus sait doser ses effets d’une manière millimétrée, et les nombreux moments élégiaques le montrent à son aise. Homogénéité et justesse ne sont jamais prises en défaut, malgré les conditions d’un vrai « live ».

Parmi les solistes, la basse et la soprano se taillent la part du lion. Sally Matthews ne se contente pas d’étaler un des plus beaux timbres de soprano au monde. Elle sait sculpter une phrase, aussi bien musicalement que textuellement, et chacune de ses interventions est marquée du sceau de la grâce. Joseph II voulait terrasser le fanatisme. Il n'y est pas parvenu. La cantate parle de son combat, avec un air pour basse décrivant ce « monstre » de la superstition. Andrew Foster-Williams interprète cette page avec un ton un peu revêche. On aurait toutefois tort de faire la fine bouche devant une prestation qui est en tous points honnête, même si elle n'atteint pas au sublime de la soprano. L’alto et le ténor n’ont que quelques phrases à chanter dans le chœur d’introduction, mais Tamara Mumford et Barry Banks s’acquittent de cette tâche avec talent. Lorsqu’on sait que les rares enregistrements existants sont à peu près introuvables, on comprend que cette parution s’impose pour tous les beethoveniens curieux de découvrir les premiers pas du maître.

En complément de programme, une Deuxième symphonie lumineuse, à exact mi-chemin entre la grande tradition germanique et les lectures radicales sur instruments d'époque, confirme que Michael Tilson Thomas est décidément un maître de l’équilibre. Il y a d’autres façons d’envisager Beethoven, mais celle-ci se défend avec panache.

 

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