Alexander Vinogradov: un soleil noir au coeur de Babi Yar

Babi Yar - Liège

Par Bernard Schreuders | jeu 02 Février 2017 | Imprimer

« Rien n’est plus rare et n’a plus de valeur que la mémoire  » écrivait Shostakovitch, qui considérait la plupart de ses symphonie comme des tombeaux. « La manière dont nous traitons la mémoire des autres est celle dont la nôtre sera traitée. » Hommage aux 33.771 Juifs de Kiev exterminés en septembre 1941 et jetés dans le « ravin de la vieille femme » (Babi Yar en yiddish), mais aussi dénonciation de l’indifférence soviétique à l’égard de ce massacre (il faudra attendre 1976 pour qu’un mémorial y soit érigé) comme de l’asservissement des femmes et de la terreur instaurée par le KGB, célébration du pouvoir subversif de l’humour et, enfin, éloge des hommes qui refusent de sacrifier leurs idéaux pour faire carrière, son ambitieuse XIII e symphonie était à l’affiche de la soirée inaugurale du festival « Exils » organisé par l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège (OPRL) du 2 au 5 février.

Associé à la Cité Miroir, à l’Université et au Théâtre de Liège pour ce qui s'apparente, en ces temps troublés par la résurgence des populismes et la montée des extrêmes, autant à un acte de mémoire qu’à un acte de résistance, l’OPRL programmait aussi bien les chefs-d’œuvre de compositeurs qui ont pris le chemin de l’exil à l’arrivée au pouvoir des nazis (Korngold, Krenek, Hindemith…), que ceux écrits dans les camps (Messiaen, Ullmann…) ou qui ont été interdits par le régime, à l’instar du lumineux Songe d’une nuit d’été de Mendelssohn, joué en première partie. Jodie Devos (1ère Elfe) – un vrai luxe pour des interventions aussi brèves qu'anecdotiques, quoique son allemand laisse à désirer –, Lore Binon (2e Elfe) et les femmes du Chœur philharmonique tchèque de Brno se joignent aux musiciens de l’OPRL emmenés par Christian Arming, manifestement peu à l’aise et même, parfois, mis en difficulté par une partition à l’alacrité séduisante mais techniquement redoutable. Néanmoins, ils signent une lecture particulièrement poétique du nocturne ainsi que du finale qui évolue dans une atmosphère de rêve éveillé.  

Les vers, engagés et très forts, de Yevgeny Yevtushenko (fils d’exilés ukrainiens) ont inspiré à Shostakovitch une fresque monumentale en cinq mouvements qui tient à la fois de la suite vocale, de la cantate et de l’oratorio. Si nous sommes laminé par le déferlement orchestral, au-delà de son impact sonore, c'est la puissance d'évocation de Babi Yar qui nous submerge. La musique dont Shostakovitch habille les mots nous donne à entendre le rire dévastateur du bouffon (« L’humour »), elle nous fait voir les traits las et mélancoliques des femmes russes épuisées par les privations (« Au magasin ») ou nous instille l’angoisse de la délation qui taraude les camarades sous le joug stalinien (« Les peurs »). Encore faut-il trouver un chanteur capable de porter l’immense récit du soliste qui structure toute l’œuvre. Une grande basse lyrique, large et souple, la sensibilité et l’intelligence d’un Liedersanger : fort de ces atouts, Alexander Vinogradov avait déjà relevé le défi avec le Choeur et l'Orchestre Philharmonique de Liverpool placés sous la conduite de Vasiily Petrenko (NAXOS). 

 À l'image du noir qui les contient toutes, son instrument regorge de couleurs et il puise dans ce formidable nuancier avec une imparable précision qui caractérise également le dosage de l'émission. Aucune lourdeur, pas une once d'expressionnisme à la Henschel, mais une constante mobilité expressive pour coller au plus près du texte: tout est parfaitement en place et on reste pantois d'admiration devant l'autorité du chant, la noblesse et le rayonnement de l'interprète. Les pupitres masculins du Chœur philharmonique de Brno comme les instrumentistes de l'OPRL semblent autant guidés par Alexander Vinogradov que par les indications de Christian Arming, mais ne déprécions pas leur mérite, car l'accomplissement est collégial et total. Communion dans le recueillement, à l’issue du concert, un silence chargé et d'une longueur inhabituelle accompagne l'immobilité des artistes. On ne sort pas indemne d’une telle expérience.   

 

 

 

 

 

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