Abstractella

Arabella - Düsseldorf

Par Laurent Bury | sam 24 Octobre 2015 | Imprimer

Il y a belle lurette qu’Arabella n’a plus le droit à la crinoline, et qu’aux années 1860 voulues par Strauss et Hofmannsthal, les metteurs en scène substituent n’importe quelle autre époque. Malgré tout, ces transpositions conservent en général un certain ancrage social et réaliste. Rien de tel avec la production créée le mois dernier à Düsseldorf, pour laquelle Tatjana Gürbaca déclare avoir opté pour l’épure, voire l’abstraction. Elle y est encouragée par le décor minimaliste de Henrik Ahr qui, de l’hôtel où se déroulent les acte I et III, n’a retenu que l’idée des portes tournantes. Tout se déroule dans une sorte de double cube blanc, où le déplacement des panneaux pivotants permet de restreindre l’espace en le subdivisant, en offrant à certains personnages l’occasion d’écouter sans être vus (on espère que ces murs tournants ne sont pas un obstacle pour les spectateurs assis sur les côtés de la salle). On s’étonne malgré tout de certains contrepoints systématiques : au deuxième acte, dans les passages plus sérieux ou émouvants, pourquoi faire défiler en fond de scène des fêtards plus ou moins éméchés ? La ruine de la famille Waldner se traduit par la présence de cartons en guise de meubles, le bal se déroule en un lieu indéterminé puis enchaîne sans baisser de rideau avec le dernier acte. Dans ce lieu abstrait, l’intrigue se déroule dans un présent indéterminé. Le Fiaker-Ball devient une sorte de fête déguisée avec costumes plus ou moins extravagants (des clowns, un faux cheval, Waldner en statue de la Liberté, Matteo en Pierrot, Zdenka en ours…) et se termine en joyeux baisodrome où les participants s’essayent à toutes les positions. Heureusement, une minutieuse direction d’acteurs donne un sens à tout cela et caractérise finement les différents personnages.


 © Hans Jörg Michel

On retiendra surtout une distribution parfaitement équilibrée, qui rompt avec certaines mauvaises traditions. Les parents n’ont pas été confiés à des interprètes hors d’âge mais à des artistes qui chantent vraiment leur rôle au lieu de le bramer : succédant à Thorsten Grümbel pour cette dernière représentation de la saison, Bjarni Thor Kristinsson est une basse qu’on verrait fort bien en Hagen, tandis que Susan Maclean est une Adelaïde aussi fringante vocalement que frétillante scéniquement. De Fiaker-Milli Elena Sancho Pereg possède l’exact format vocal, dardant ses suraigus sans effort apparent. Les trois soupirants forment ici un trio d’inséparables : dès le premier acte, où seul Elemer est censé se présenter, ils arrivent ensemble et se livrent à toutes sortes de facéties turbulentes. Au deuxième acte, Lamoral semble plus soucieux de sniffer quelques lignes de poudre que d’écouter les adieux d’Arabella. La mise en scène a choisi de ridiculiser entièrement Matteo, ce qui est un peu regrettable, car il semble que ce choix rejaillisse sur le chant de Corby Welch, ténor certes puissant, mais qui, obligé de composer un pleutre mollasson, ne confère guère d’élan à ses interventions. La Zdenka d’Anja-Nina Bahrmann est, elle, plein de vie et d’expressivité et réussit à associer à un timbre juvénile la force nécessaire à passer l’orchestre. Applaudi à Lyon dans Le Vaisseau fantôme et dans Les Stigmatisés, Simon Neal nous rappelle que Mandryka est un rôle d’une ampleur toute wagnérienne ; si son Hollandais n’avait pas pleinement convaincu, il apparaît ici en forme superlative, avec des aigus inépuisables et toute la noirceur de timbre souhaitable, et l’acteur sait traduire toute l’impulsivité brutale du personnage (avec son long manteau et sa carabine, il semble venir du Far West plutôt que de Slavonie, et dès qu’il soupçonne Arabella, six sbires armés jusqu’aux dents viennent le rejoindre). Avec Jacquelyn Wagner, enfin, Düsseldorf a trouvé une fort belle Arabella : même si l’on aimerait parfois des aigus moins durs, plus épanouis – ce qu’explique peut-être la fatigue liée à la dernière d’un série de représentations –, la voix a des couleurs charmeuses. Et voilà une chanteuse qui nous change des divas jouant aux petites filles : cette Arabella-ci a le physique du rôle, elle est totalement crédible dans la peau de la jeune héroïne.

Peut-être désireux d’échapper à des accents viennois trop appuyés, Lukas Beikircher choisit de faire démarrer les deux premiers actes sur la pointe des pieds, avec une discrétion qui ne dure guère, cependant, puisque le Düsseldorf Philharmoniker n’hésite pas ensuite à déchaîner toutes ses forces, notamment dans un vigoureux intermezzo instrumental, au début du troisième acte. Dans Arabella, la participation du chœur se réduit à la portion congrue, mais les choristes du Deutsche Oper am Rhein semblent beaucoup s’amuser à jouer les noceurs saisis par la débauche.

 

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