Angela Bolena

Anna Bolena - Séville

Par Yannick Boussaert | ven 16 Décembre 2016 | Imprimer

Etiquetée « rising star of the Met » dans les programmes de salle (voir là aussi la brève de Chirstophe Rizoud), louée tout récemment à Lyon et à Paris pour son interprétation d’Ermione en version de concert, l’invitation d’Angela Meade à l’opéra de Séville pour une série d’Anna Bolena déclenche curiosité et tentation. Salle comble et public multinational, que l’attrait touristique de la capitale andalouse ne suffit à expliquer, sont autant de signes qui ne trompent guère. Altière, dans une composition qui fait l’économie de gestes, œillades et coups de menton, la soprano américaine se glisse dans les traits d’Anne Boleyn avec évidence.  Technique irréprochable, nuances et couleurs d’une palette généreuse, souffle aisé, tessiture ample (c’est un euphémisme), tempérament, intelligence musicale, timbre charmeur… Angela Meade possède toutes les armes pour faire passer son public par tout le spectre des émotions. « Al dolce guidami » comme suspendu dans un ailleurs commence une scène de folie qui s’achève dans un « coppia iniqua » cinglant, conclu par une note tenue et enflée à l’effet dramatique redoutable. Un quart d’heure final en forme de feu d’artifice, comme un rappel des trois heures qui ont précédé, de l’abysse de graves charnus à l’éther de pianissimi déposés sur le souffle dont on la sait désormais coutumière. L’étoile montante est maintenant en orbite. Le plus surprenant presque dans cette représentation vient du reste de la distribution. Si nos confrères ont déjà pu rendre compte des qualités de Ketevan Kemoklidze, elle se hisse ce soir sur les mêmes cimes que la reine qu’elle supplante chez Donizetti : même sens de la scène et même maîtrise de la grammaire belcantiste, sans ostentation mais bien au service d’une interprétation à fleur de peau. Henry cède la préséance à tant d’excellence mais ne démérite nullement. L’airain du timbre assoit Simon Orfila dans sa royale stature que seuls quelques aigus courts et tendus amputent de sa superbe. L’interprète sait en faire son miel et transforme ces quelques limites en fêlures qui rendent son roi d’Angleterre humain, jaloux et inquiétant. Seul Ismael Jordi est en retrait dans le quatuor de protagonistes. Si le ténor développe toujours un chant léché autour d’un timbre ravissant, il souffre dans le registre aigu, esquivant les difficultés par le recours au falsetto ou bien en les escamotant tout simplement. Smeton, Harvey et Charleston tiennent leur rang à cette très belle cour d’Angleterre, de même que les chœurs homogènes et réglés avec précision qui rendent plus venimeux encore ces courtisans à l’affût des ragots et jamais avares de commentaires feutrés sur le drame.

Pièce maîtresse dans cet échiquier : la direction de Maurizio Benini, à la tête d’un Orchestre royal symphonique de Séville de qualité, et dont les regards et les gestes sont toujours adressés au plateau. Hormis des cuivres déconcentrés au début du IIe acte, la cohésion des pupitres est parfaite et réagit dans l’instant aux desiderata du maestro : ruptures de rythme ou de volume, points d’orgue impromptus. Les attaques sont toujours incisives, de même que le tissu orchestral qui passe du poids plume ou poids lourd selon la situation dramatique. Enfin, avec près de trois heures et dix minutes de musique, il semble que pas une note de musique n’ait été retranchée à la partition. Muchas gracias !

Sur scène, c’est un Graham Vick assagi qui opère. Aussi inoffensif que flatteur pour l’œil, il compose une succession de tableaux en costumes d’époque clinquants et dans des décors mi symboliques mi réalistes qui autorisent des changements rapides d’une scène à l’autre. Sans délaisser la direction d’acteur, il faut reconnaître que c’est aux interprètes qu’échoit la charge de porter le drame. A la Maestranza, ils ont répondu présent.

 

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